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Le cinéaste et artiste graphique québécois Pat Tremblay en est déjà à son troisième long-métrage. En 2006, il nous avait offert Heads of Control: The Gorul Baheu Brain Expedition et en 2011, Hellacious Acres: The Case of John Glass. Dès qu’on a la chance d’échanger avec lui ou d’être confronté à son art, on comprend l’ampleur de cet artiste et on a envie de découvrir les motivations derrière son processus créatif.

Suite au visionnement de son déjanté Atmo HorroX, récemment rendu disponible en vidéo sur demandeHorreur Québec a eu envie de s’entretenir avec l’artiste pour mieux comprendre l’essence de son film, mais surtout pour connaître le processus de création pouvant mener à un aussi exquis délire filmique:


Horreur Québec: Tes films démontrent une véritable connaissance du langage cinématographique, alors pourquoi ce désir d’offrir un film si éclaté? Voyais-tu ça davantage comme un exercice de style, en tant que cinéaste, ou comme un désir de représenter une forme de cauchemar?

Pat Tremblay: C’est vrai que j’aurais pu faire dans le plus classique, facile et digestible, mais le film est apparu en moi quelques mois après avoir dû mettre un autre projet sur la glace. J’avais besoin de continuer à créer. Au lieu d’attendre trop de temps, j’ai tout de suite plongé dans celui-ci, sachant qu’avec peu de moyens, je pourrais sortir un nouveau long-métrage plus ou moins « rapidement ». Quand je me suis mis à penser à toutes les idées de scènes, je voyais bien que c’était en train de devenir très étrange. À un certain point, je me suis dit: «Si j’axe en ce sens, aussi bien ne pas le faire à moitié.» J’aime les artistes qui poussent les limites et vont jusqu’au bout d’un concept. Et oui, c’est effectivement une sorte de cauchemar, mais fiévreux. C’est le type de mauvais rêve qui t’agresse dans plusieurs directions et dont tu ne sais pas comment t’en réveiller. Celui qui cherche à éveiller certaines émotions brutes et abstraites par son assaut sur les sens.

Outre son côté surréaliste et absurde, il y a bel et bien une logique au tout: mon côté rationnel a bien fait d’enfiler la chose en le construisant d’une façon bien précise. Ok, c’est assez cryptique merci, mais ça va, c’était aussi l’intention.

HQ: Atmo HorroX est tout sauf un film conventionnel et il est maintenant accessible sur demande dans notre salon.  Quelle réaction aimerais-tu que les gens aient en le voyant? Tu voudrais qu’ils rigolent ou qu’ils soient davantage portés à l’analyser?

PT: Je veux tout d’abord qu’ils se laissent plonger dans l’ambiance et commencent graduellement à se poser des questions. Mais on a plusieurs de choix. On peut autant se bidonner par son côté absurde qu’analyser sa critique sociale, comprendre l’énigme ou les liens entre les personnages. Il est possible aussi de mettre « la switch à off », planer dans le prétendu délire et simplement apprécier les diverses palettes de couleurs qui saignent partout. Un spectateur peut aussi « focusser » sur la musique et le travail sonore.

C’est aussi un peu mon problème, car je suis si hybride que c’est difficile de trouver des spectateurs à qui tous ces éléments seront cohésifs à l’intérieur d’un seul et même « produit ». Ceci dit, j’insiste à dire qu’en dehors de tous les genres et approches, je conçois le film comme étant principalement une comédie satirique.

HQ: Sans savoir que tu étais le responsable du montage du documentaire The Otherworld de Richard Stanley, je trouvais que ton film proposait des jeux visuels rappelant ceux de son Dust Devil. Penses-tu qu’il puisse t’avoir inspiré dans ta démarche esthétique? Sinon, a-t-on raison d’y voir une influence des couleurs baroques du cinéma italien et une inspiration de H.G. Lewis pour la tête qui se fait disséquer?

PT: Richard est un bon ami et Dust Devil est superbe, mais je n’ai pas consciemment pensé à ce film en faisant le mien. Par contre, je suis bien convaincu que le cinéma d’horreur italien y est pour quelque chose, dans mon style. J’adore beaucoup de leurs films des années 70 et 80 et ce, pour plusieurs raisons. H.G. Lewis a certainement une place dans ma mémoire, ayant vu le bon vieux VHS double de Blood Feast et 2000 Maniacs à l’âge de 14 ans, si je ne m’abuse. Ça m’a marqué et en plus, je les ai vus en plein jour, dans un salon bien clair.

HQ: Au lieu de camoufler les lacunes budgétaires, on a cet impression que tu les soulignes au crayon feutre et que le faible budget devient presque un atout pour ton message. Peux-tu nous parler du costume de tes extra-terrestres (s’ils en sont)? Doit-on voir les ballons comme une série de pénis, ou des tentacules?

PT: Tu as 100% raison. Je n’ai jamais voulu faire croire le contraire. J’aime beaucoup aussi le lo-fi, le style B-movie. Et avec mes trois longs-métrages, ça a toujours été la même situation. Que puis-je faire avec mes petits moyens et faire comprendre que je n’ai pas honte de jouer de cette façon et même que je prends un plaisir à embrasser le côté cheap de son esthétique?

Alors, je dois dire que ça fait quelques fois qu’on mentionne les bizarres de personnages comme étant des extra-terrestres, mais j’avoue en exclusivité qu’ils ne viennent pas d’ailleurs et sont bel et bien de la Terre. En ce qui concerne les ballounes et leur évident positionnement: c’est certain que c’est la première chose qu’on pense «Ah oui, bravo, plein de pénis!» Je n’ai pas à me plaindre, car je savais très bien que tenter de justifier ça autrement pourrait paraître de la foutaise pour plusieurs, mais c’est un peu plus complexe que ça tout de même. Pour en faire une histoire courte, j’ai conçu ce personnage un an avant même d’avoir pensé à faire un film avec lui. C’était un photo shoot que j’ai fait avec cet adorable ami qu’est Laurent Lecompte, où j’ai simplement pensé à comment je pouvais créer quelque chose d’absurde et plutôt douteux avec lui et les moyens du bord. Et mon cerveau m’est arrivé avec cette idée ridicule d’une sorte de maniaque, mais avec un côté complètement encombrant. Du genre, impossible de ne pas spotter cette créature n’importe où et d’aussitôt alerter la police et l’amener au poste et lui poser quelques questions.

J’avais d’ailleurs fait un costume d’Halloween il y a plusieurs années dans le même esprit. Je m’étais déguisé en Jason Voorhees, mais avec des pantalons zébrés fluos et une chemise ultra lime. J’avais ajouté une pancarte dans mon cou disant que j’étais la version trop facile à spotter et donc ridiculement inefficace pour un tueur, qui doit souvent focaliser vers le meurtre surprise. C’est juste con comme ça, du moins pour sa genèse. Mais lorsque je me suis mis à penser de faire un film avec ce personnage, je me suis mis à créer son origine rétroactivement, et donc, rendre pertinents ces aspects absurdes. C’est à ce moment là que l’idée des « saucisses internes » m’est venue en tête.

HQ: J’imagine le tournage lorsque vous avez fait la scène avec « l’homme » qui marche dans la rue, en pleine nuit, et qui aboutit en patins à roulettes. L’ambiance était comment lors du tournage? Est-ce qu’il y a des voisins qui vous ont questionnés?

PT: Ah, celle-là ce n’est pas première fois qu’on me la demande. Et c’est bien normal d’ailleurs. J’avais bien peur de potentiels problèmes de la sorte avec ce costume. Nous avons bel et bien eu droit à une visite de la police (juste au moment où Laurent plantait au sol, crevant une balloune dans sa débarque), qui étrangement n’avait rien à foutre du tournage avec ce personnage. En fait, on nous a interpellés pour faire suite à la plainte d’une voisine qui capotait, parce que j’étais avec la caméra à un pied (oui un maigre 30 centimètres) dans le début de son entrée de garage. C’était le seul endroit qui me permettait d’avoir l’angle que je voulais. Ils ont été corrects, sans farce. Alors, nous avons rebroussé d’un pied plus loin pour satisfaire les autorités.

Une fois la police partie, je me suis repositionné voyant qu’il n’y avait pas eu de drame. Nous avons eu une nouvelle visite policière peu de temps après, pour la même raison et par la même personne. Ils ont encore été compréhensifs. Heureusement, j’ai fini ma shot et nous sommes partis ailleurs après.

On a eu une autre intervention d’un jeune personnel de sécurité dans un parc pour une autre scène, mais c’est tout. Surprenant de s’en être sauvés aussi facilement.

HQ: J’ai bien aimé l’utilisation du son dans le film, notamment parce qu’il remplace la moindre parole dans une langue humaine. Il y a une séquence de chicane de couple, assez mémorable. Peux-tu nous parler de ta démarche en ce sens?

PT : Tout d’abord, je dois un énorme crédit à Gilles Maillet, qui s’est occupé du travail sonore sur 95% du film. J’avais travaillé avec lui sur Hellacious Acres et grandement apprécié son talent. De plus, il a une patience incroyable et il est hyper cool. Je suis content que tu aies su apprécier la scène de ménage avec les gros cris distortionnés. J’avais une idée précise du type de sons et pitch-bending dont je voulais entendre sortir de leur bouche. Je croyais que ça serait le plus difficile aspect du film à recréer et Gilles l’a maîtrisé pratiquement tout de suite, ce qui fut un soulagement. Il y a aussi énormément de travail dans le reste de l’ambiance de cette scène d’ailleurs. J’ai une version 5.1 du film et ça serait super si on pouvait sortir un Blu-ray un jour avec ce mix-là.

Mais je crois que je perds bien des gens rendus à cette scène, car elle agresse assez longuement et fortement. Mon but dès le départ était de ne pas de donner un contenu spécifique aux dialogues. L’idée était de ne pas de juger qui avait tort ou raison, mais simplement de vivre la chicane au niveau de son intensité dramatique. C’était aussi une manière de ne pas avoir à répéter des tonnes de dialogues et s’enfarger dans des mots lors du tournage. On comprend éventuellement le contexte de la scène, mais je tenais à ce qu’aucun mot ne vienne créer une sorte de parti pris « officiel » pour le spectateur.

HQ: Il est impossible de ne pas voir une critique des instituts pharmaceutiques dans le film, mais faut-il aussi y comprendre que dans certains cas les médicaments peuvent être bénéfiques?

PT : Oui pour être définitivement une critique sur Big Pharma. Il y a depuis plusieurs années une surdose de prescriptions de tout genre en Amérique du Nord. J’ai une couple d’anecdotes venant de sources sérieuses qui m’ont éclairé et abasourdi sur ce fléau. De plus, je crois que le Québec est la pire province au Canada à ce sujet. (Et la totale si on parle des États-Unis).

C’est assez simple: on ne veut plus guérir, mais gagner une clientèle. Pas nouveau comme concept capitaliste, mais rien ne se fait et des tonnes de vies sont perdues pour ce simple appât du gain. Quelle belle humanité! Bon ce n’est pas juste noir et blanc cette histoire et il y a une certaine quantité de médicaments qui occupent une place nécessaire dans nos vies, mais je ne souhaitais absolument pas exprimer cette nuance, et primordialement démontrer leur côté majoritairement machiavélique.

HQ: Comment trouves-tu le marché québécois pour le film de genre?

PT : Le marché, ici? On a quelques succès à l’étranger, mais ce n’est encore qu’une mince couche dans le genre. Heureusement que nous avons Fantasia et son marché du film pour aider non seulement notre cause, mais celle de nouveaux (et quelques vétérans) artistes internationaux. Frontières ne cesse de grandir partout dans le monde, alors bravo à Lindsay et à son équipe. Je n’ai pas encore pensé à un projet qui pourrait m’amener à faire un pitch là, mais je garde définitivement cette option comme une potentielle éventualité. Et aussi le fait que Fantasia permet aux jeunes artistes de présenter leurs courts dans un week-end dédié à eux. Ça va certainement aider à encourager le genre et créer des liens entre ces jeunes qui seront la relève.

HQ : À quoi peut-on s’attendre de ta part comme prochains projets?

PT : J’ai trois longs-métrages qui sont écrits: une satire minimaliste et cosmique sur la religion, un film d’animation sci-fi pour toute la famille (eh oui!) et une stoner comedy extra «space», mais très commerciale et actuelle en même temps. Ce dernier script est d’ailleurs mon plus urgent, mais je dois faire une nouvelle version suite à des commentaires pertinents d’un ami proche qui en a fait la lecture.

Mais avant tout ça, je vais sortir une bonne dose d’artworks que j’ai fait dans les dernières années sur ma page Facebook et Instagram. Encore ici, une autre activité pour me garder en mode créatif de façon journalière. C’est une série de portraits darks, satiriques, dramatiques et absurdes employant divers styles abstraits entre autres.

Sinon, j’ai un autre projet d’art qui mélange des impressions digitales plutôt psychédéliques et un travail avec le bois. Et quand je vais me déniaiser, je vais finaliser à travers plusieurs révisions, mon livre de prose socio-politico critique mi-abstraite, mi-absurde et full crypto « poétique », au lieu de continuer à rajouter des lignes à ses déjà longues 350 et quelques pages.


En attendant un Blu-ray potentiel, Atmo HorroX est disponible sur demande, et nous vous encourageons à découvrir le travail de l’artiste en visitant les pages de réseaux sociaux qu’il mentionne, ou en visitant le site officiel de Pat Tremblay.

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