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Véritables expériences synesthésiques pour le spectateur cinéphile, les films du couple Cattet et Forzani ont permis à ces derniers de se créer une solide place dans la paysage d’un cinéma de genre résolument contemporain et unique. Le Festival du nouveau cinéma de Montréal a gâté son public cette année en programmant non seulement le dernier film des réalisateurs, Laissez bronzer les cadavres, mais également une retrospective de l’intégralité de leur filmographie, ainsi qu’une classe de maître et une carte blanche (avec laquelle les deux se sont fait le petit plaisir de choisir les western Face to Face et Keoma).

Horreur Québec s’est glissé dans le programme chargé des deux cinéastes pour les interroger.

Les courts métrages: premier contact avec le cuir

Si nous autres, fanatiques de cinéma d’horreur, connaissons si bien ces deux noms, c’est bien entendu pour leur très particulière interprétation du giallo, ce sous-genre d’exploitation typiquement italien fait de tueurs gantés, de plantureuses victimes, d’enquêtes confuses et de scènes de violences grandiloquentes (ou grandioses diront les plus enthousiastes d’entre nous).

Cattet: C’est quelque chose qui nous a réuni. À la base, je ne connaissais pas, mais que Bruno connaissait.

Forzani: Quand j’avais 12 ans, je regardais plein de films d’horreur et j’en avais un peu marre des films américains parce que c’était toujours les mêmes recettes. T’allais voir par exemple un slasher pour les scènes de meurtre, puis dans ceux des années 1980, elles étaient un peu trop short. Je parle du type de produit «slasher de basse qualité». Après, il y a de bons trucs c’est sûr. Mais quand j’ai découvert Ténèbres de Dario [Argento], ben là tout d’un coup, le meurtre était poussé à son paroxysme, c’était un vrai spectacle. Et il y avait aussi un travail sur l’architecture, une musique hallucinante et un travail de dingue sur la plastique. C’était pas juste un bête produit avec seulement des adolescents qui parlent, filmés en champ/contre-champ pis après «bruit de couteau», tu vois?

C: Il y avait tout: le design, les décors, les costumes…

F: C’était hyper sexuel. Il n’y avait pas un côté puritain dans l’utilisation du sexe et de la violence. C’était complètement libéré et bestial. J’ai découvert ça et j’ai adoré!

C : Moi j’étais plus dans l’expérimentation. J’avais envie de faire des films, de m’exprimer à travers le cinéma. Du coup, Bruno m’a montré Profondo Rosso. Là j’ai vraiment découvert un style, une mise en scène… et ça m’a beaucoup surprise. J’ai trouvé ça très libre, et très inventif.

Bruno voulait faire des films. Moi aussi. On s’est retrouvés parce que moi j’aimais bien les expérimentations et si il y avait par exemple deux films qui nous ont réunis, ce serait La Jetée de Chris Marker pour moi et Profondo Rosso pour Bruno. Du coup, notre premier court-métrage est une sorte de mix des deux.

Ainsi, c’est en ayant absorbé l’essence même du giallo qu’Hélène Cattet et Bruno Forzani se sont forgés une stylistique singulière. Et plutôt que de tomber dans le piège du pastiche obsessionnel, le duo a su parfaire son modus operandi avec une poignée de courts-métrages et trois longs afin d’offrir leur vision d’un cinéma qui semblait avoir déjà tout dit. Pourtant, les malins ont trouvé le moyen de partager au spectateur leur fascinante fascination.

Catharsis, Chambre jaune, L’Étrange portrait de la dame en jaune. Des titres évocateurs pour des films qui le sont tout autant. Les courts-métrages du couple sont une introduction parfaite à ce que ces derniers se plaisent à raconter — et plus particulièrement à comment ils le racontent. Cattet et Forzani, sont maîtres d’une narration à part.

Dans L’Étrange portrait un unique plan aux couleurs fantasmagoriques nous rappelle la beauté exquise d’un meurtre ultra-brutal et pervers. La caméra ne cadre qu’un carrelage glacé et pourtant… C’est par la minutie exacerbée d’une mise en scène travaillant en parfaite harmonie avec la composition de l’image ainsi qu’une narration sonore rigoureuse que le couple de réalisateurs captive son public et le torture de plaisir. Qui ne grince pas des dents avec délectation lorsque le tueur écrase la visage de sa victime dans du verre pilé?

Cette narration dictée avant tout par l’image et le son, on la retrouve aussi dans leur aujourd’hui célèbre segment O is for Orgasm (The ABCs of Death). Dans cette sorte de préambule stylistique à leur second long métrage, L’Étrange couleur des larmes de ton corps, Cattet et Forzani réitèrent leur doucereuse observation microscopique d’une violence cette fois-ci consensuelle (et pour le coup particulièrement sensuelle). Dans ce maelström sadomasochiste de couleurs, de chaires, de sons, de cuirs et de plastiques fondus, les réalisateurs offrent donc un orgasme sensoriel qui se transcende par le biais d’un montage d’une telle précision qu’il en devient un cas d’école. Le style des deux réalisateurs pourrait sans doute se résumer ainsi: une attention aux détails des matières et textures qui ne se révèlent que sous leur juste lumière et par l’écoute attentive du son fantasmé qu’elles dégageraient.

F: Je trouve que le cinéma bis italien, c’est un cinéma qui est à la fois entre le divertissement et la recherche plastique. Peut-être pas tous les réalisateurs, mais il y a quand même des gens comme Dario Argento, Mario Bava, Sergio Martino ou encore Castellari… Il y a toujours une recherche formelle qui rend les films un peu plus expérimentaux qu’un simple produit commercial.

C: En ce qui me concerne, je n’ai aucune mémoire. Quand je regarde un film… trois mois plus tard j’ai tout oublié. Mais en même temps, il me reste quelque chose. Un truc se dépose: une impression, un souvenir de quelque chose qui m’a marqué. Un truc qui va se déposer, qui va se transformer. Et du coup, je vais avoir un tout autre souvenir du film, mais qui ne va pas être le film. Ça me fait apparaître des idées. Des fois on regarde le film longtemps après et on se dit «Purée, mais en fait ça n’avait rien à voir!». Il me reste juste ce que j’ai cru me souvenir, et qui m’a inspiré quelque chose, qui m’a parlé et m’a interpelé.

F: On se base plus sur ces impressions là. Ce sont des films qui nous ont donné beaucoup de plaisir. Le giallo et le western, ce sont des cinémas de mise en scène parce que t’as Dario Argento d’un côté et Sergio Leone de l’autre. C’est du cinéma total.

Amer et L’Étrange couleur…: tutti i colori della coppia

Et si les courts-métrages ne peuvent être, par les limites mêmes de ce format, que de «simples» fenêtres sur ces visions giallesques, Amer et L’Étrange couleur sont quant à eux le recrachage distingué des références transalpines du couple. À mi-chemin entre les fantasmagories claustrophobiques des dédales que sont Inferno et Suspiria (Dario Argento) et les agressions psychologiques d’un L’Étrange vice de Mrs. Wardh (Sergio Martino), ces films offrent une vision kaléidoscopique du giallo et de ses dérivés. Pourtant, rien ne semble arrêter le duo dans leur exploration du genre.

F : J’ai l’impression qu’il est tellement riche ce giallo qu’il y a moyen de le revisiter de différentes manières. Je pense que 3 films c’est pas suffisant.

C : Ah tu sais déjà que y’en aura d’autres?

F : Ah ben ouais.

C : C’est un scoop, j’apprends moi-même des choses ! [rires]

F : Dario Argento disait: «Pour moi le giallo c’est comme une rue que je connais et à chaque fois que j’y passe je la regarde d’une manière différente.» Et je pense qu’effectivement, c’est un genre très riche que tu peux regarder à travers différents prismes et tu as moyen d’en faire quelque chose de différent à chaque fois. Déjà, c’est un genre qui est difficile à définir donc on peut le revisiter de plein de manières différentes.

Après une quinzaine d’années à donc retourner le giallo dans tous les sens, Hélène Cattet et Bruno Forzani s’attaquent à l’adaptation du roman Laissez bronzer les cadavres de Jean-Pierre Bastid et Jean-Patrick Manchette.

Laissez bronzer les cadavres: les fantasmes sentent désormais la poudre à canon

Alors que l’on pensait le livre inadaptable à cause de sa narration syncopée (le roman se chapitre au rythme d’une montre, parfois à la minute près, passant à chaque fois au point de vue d’un nouveau personnage), le couple est persuadé du contraire.

Perdu dans la nature sèche et ensoleillée du sud de la France, le hameau de Luce n’accueille pas que des artistes névrosés et alcooliques. De dangereux criminels s’y planquent après le braquage violent d’un fourgon plein d’or. Tout aurait pu bien se passer si la torpeur du lieu n’avait pas été dérangée par l’arrivée impromptue de deux femmes, d’un enfant, mais aussi de deux gendarmes.

Laissez bronzer les cadavres est sans aucun doute le film le plus accessible du couple. Loin de la narration éthérée de Amer et de celle «en poupées gigognes» de L’Étrange couleur, le film expose ses personnages à travers les dialogues brusques et simples des auteurs du roman original. Ces personnages sont pour le coup succulents: ces marginaux, les réalisateurs ont su les rendre tantôt hilarants, tantôt incroyablement sexy. Ils sont idiots, ils sont rusés, ils sont désabusés, ils sont anarchistes, ils sont dangereux. Ce cocktail molotov de personnalités est joyeusement mis en scène à travers la vision et le rythme particulier de Cattet et Fozani et certaines scènes du film forcent à nouveau le respect.

La mise en scène est précise et souvent forte en intensité. La scène de braquage en est le parfait exemple et donnera, à n’en pas douter, à un Quentin Tarantino, la plus grosse érection de sa vie. Et, esquivant les balles qui fusent, les scènes de dialogues purs rappellent toute la tension du western et du regard pesant des «gueules» qui l’habitent; ou encore l’onirisme des fantasmes des personnages. Laissez bronzer est alors une énième répétition des obsessions de ses réalisateurs: Éros et Thanatos, imprimée sur celluloïd et offerte au spectateur comme un traitement Ludovico hyper-stylisé.

F: Pour Laissez bronzer les cadavres on a regardé les duels de Leone pour pas faire un duel à-la-Sergio-Leone.
Le livre nous faisait penser à un polar-western. Et en particulier dans sa description de la violence et de certains rapports sexuels entre les personnages, ça nous faisait penser au cinéma bis italien; à Cani arrabbiati de Mario Bava dans lequel ils portent des masques de Frankenstein et ils font un casse. Mais après le film part ailleurs, ce n’est pas un film à ciel ouvert, c’est un film claustrophobe. Puis après on a découvert un film qui s’appelle Quelli che contano, Cry of a Prostitute d’Andrea Bianchi qui est un poliziottesco tourné en Sicile, un peu à la manière d’un western. Ce mélange-là nous faisait penser au roman. Quand on a lu le livre, on a eu ses sensations qui rappelaient le western et le polar italien et finalement on a essayé de la traiter par ce spectre-là. Nous on cherche vraiment à donner cette expérience un peu orgasmique qui peuvent aller dans le cauchemar mais toujours avec ce côté jouissif. Et justement, le duel final de Laissez bronzer — au lieu de le faire comme Sergio Leone — on a fait un peu comme The ABC’s of Death: on a essayé de retrouver ce côté séquence fiévreuse. (…)

C’était une nouvelle approche. On avait toujours travaillé avec des armes blanches, et là c’était la première fois qu’on le faisait avec des armes à feu. Dans le livre, tu as Luce, une artiste qui fait penser à Niki de Saint Phalle. Elle fait partie d’un mouvement artistique français qui s’appelle le nouveau réalisme — avec des mecs qui faisaient péter des bagnoles, ils faisaient des happenings, des trucs comme ça… C’était très lié à la destruction d’objets de consommation, des tabous de la religion, de tout ça. On a donc essayé d’aborder la violence par le prisme de ce mouvement artistique.

À un moment donné dans le film, il y a une sorte de twist. Lorsque démarre le «compte à rebours», on passe dans l’univers de l’artiste et tout d’un coup, la violence devient une sorte de performance, de happening.

Il n’est pas exagéré de dire qu’il y a un monde entre le giallo et le western. Pourtant, Hélène Cattet et Bruno Forzani semblent avoir trouvé le moyen d’intégrer ce dernier à leur filmographie sans créer le moindre hiatus. C’est à se demander si il existe un sous-genre italien qu’ils seraient incapables de maîtriser. Réponse toute aussi excitante que leurs films lorsqu’on leur demande ce qu’ils aimerait peut-être faire un jour:

F: Peut-être de l’euro-spy, peut-être du zombie, peut-être un vrai western. Mais cannibale, non.

C: Ça c’est catégorique.

F: Cattet-gore-ique. [rires]

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