LEGS01 Photo by Logan White. Courtesy of A24

[Critique] « If I Had Legs I’d Kick You » : le cauchemar sans issue de la maternité

Passé presque inaperçu lors de sa sortie en 2025, If I Had Legs I’d Kick You de Mary Bronstein trouve aujourd’hui une seconde vie au Cinéma Moderne de Montréal et sur les plateformes en ligne via VVS films. Une résurrection bienvenue pour un film qui dérange profondément et qui, loin de toute complaisance, plonge le spectateur dans une expérience d’épuisement mental aussi radicale que nécessaire.

Porté par une performance sidérante de Rose Byrne, le film suit Linda, psychothérapeute et mère au bord de la rupture. Sa fille souffre d’une maladie mystérieuse nécessitant une sonde d’alimentation, son mari est émotionnellement absent, son thérapeute plus juge que soutien. Comme si cela ne suffisait pas, un trou organique s’ouvre dans le plafond de son appartement et commence à suinter une matière visqueuse, indéfinissable, quelque part entre le sang et le cauchemar.
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Ce détail presque grotesque devient rapidement le centre symbolique du film : une béance domestique qui se transforme en abîme psychique.

Bronstein ne filme pas la détresse, elle l’enferme. La mise en scène, tournée en 35 mm, colle littéralement au visage de Byrne, accumule les gros plans, étouffe l’espace et donne l’impression d’un monde qui se resserre à mesure que l’esprit de Linda se fragilise. Le spectateur ne regarde pas une femme sombrer : il est piégé dans sa perception.

L’un des gestes les plus radicaux du film est son refus obstiné de clarifier ce qui relève de la réalité ou de l’hallucination. Tout est vu à travers la subjectivité de Linda, sans point d’ancrage extérieur fiable. Ce flou devient une véritable stratégie narrative, ouvrant le film à plusieurs lectures simultanées. On peut y voir le portrait réaliste d’une mère écrasée par des circonstances objectivement atroces. On peut aussi y lire une tragédie du déni, où l’enfant n’existerait peut-être plus que dans l’esprit d’une femme incapable d’accepter la perte. Ou encore un film sur la dissociation, où certains éléments seraient réels et d’autres des projections symboliques d’un esprit en burnout avancé.

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Ce refus de trancher est précisément ce qui rend If I Had Legs I’d Kick You si inconfortable. Le film ne cherche pas à rassurer, ni à offrir de clé d’interprétation définitive. Il impose au contraire l’idée que la confusion fait partie intégrante de l’expérience maternelle telle qu’il la décrit : un état où les repères se brouillent, où la fatigue chronique devient une forme de déréalisation.

L’autre décision radicale concerne la représentation de l’enfant. Son visage n’est révélé qu’à la toute fin. Jusque-là, elle n’existe que par fragments : une voix, une main, une silhouette. Ce choix empêche toute identification facile. Le film refuse de transformer l’enfant en figure de pure innocence qui obligerait moralement le spectateur à condamner la mère. Il nous enferme dans la perception de Linda, où la fille devient moins une personne qu’une présence épuisante, une abstraction qui draine toute l’énergie vitale.

C’est ici que le film touche à son noyau le plus explosif : le regret parental. Dans une scène centrale, Linda laisse entendre qu’elle aurait peut-être fait d’autres choix si elle avait su ce que signifiait réellement être mère. Le moment est brutal, presque indécent de sincérité. Le cinéma ose rarement regarder ce tabou en face. La maternité est généralement filmée comme une épreuve, certes, mais toujours rachetée par l’amour, la résilience, la grandeur morale. Bronstein, elle, refuse cette consolation. Elle montre une femme qui aime peut-être son enfant, mais qui est néanmoins détruite par la situation. Et surtout, elle refuse de la juger.

Le film ne cherche ni à excuser ni à condamner Linda. Il se contente de montrer ce que produit un système qui isole les mères, leur impose des attentes impossibles et les abandonne dès qu’elles expriment autre chose que de la gratitude. Dans ce sens, If I Had Legs I’d Kick You n’est pas seulement un drame psychologique : c’est un film politique, au sens le plus intime du terme.

Inconfortable, lent, parfois suffocant, le film divisera forcément. Mais cette dureté est sa raison d’être. Mary Bronstein signe une œuvre qui refuse les récits rassurants et regarde en face une vérité rarement assumée : parfois, la maternité n’est pas une révélation, mais un naufrage. Et parfois, il n’y a pas de rédemption, seulement la survie, jour après jour.

IF I HAD LEGS I'D KICK YOU Trailer 4K (2025) | Rose Byrne, Conan O'Brien, A$AP Rocky | Drama
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Pour les fans...
de Saint Maud, Black Swan et Repulsion, des films qui transforment l’effondrement psychique en expérience sensorielle.
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Note Horreur Québec

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