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[Entrevue] « Mike Diana » : de l’art du choc au Blu-ray

Quand je pense aux icônes de la bande dessinée underground, Mike Diana me vient immédiatement en tête! Son art est choquant, violent, mais aussi intelligent et porteur d’un message.

Malheureusement, il est la première personne à avoir reçu une condamnation criminelle aux États-Unis pour obscénité artistique, en raison de sa série de comics Boiled Angel.

Depuis, il n’a pas perdu de temps et accumule les projets (bandes dessinées, expositions d’art et collaborations). Un documentaire sur son histoire, réalisé par Frank Henenlotter (Basket Case, Frankenhooker), est également sorti en 2018.

En 2025, Vinegar Syndrome sort une version Blu-ray des films qu’il a réalisés dans son enfance.


Mike Diana : Confessions du premier artiste condamné pour obscénité aux États-Unis

UG : Te souviens-tu du premier film d’horreur qui t’a traumatisé?

MD : Le tout premier film qui m’a marqué, c’est King Kong. Je l’avais vu sur HBO chez mes grands-parents. Le gigantesque King Kong m’avait terrifié, au point d’avoir peur des gorilles longtemps après. Un jour au cirque, mon père nous a fait poser devant une bannière avec un gorille effrayant. Je détestais l’avoir derrière moi. Sur la photo, on me voit déjà en train de quitter ma place.

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Mike Diana – Big Disasters

Je crois que j’aimais déjà me faire peur. Mon activité préférée, c’était les maisons hantées de foire ou de parc d’attractions, celles où on embarque dans un petit wagon sur rails. Je criais et me cachais les yeux. Une fois, après l’avoir fait avec mon grand-père, je lui ai dit à quel point c’était effrayant, et lui répétait : « C’était juste de la bullshit, rien que de la bullshit! » “Bullshit” était son mot préféré : il avait des chapeaux, des pins et plein de trucs avec “shit” et “bullshit” dessus.

Tu sais, j’avais ma propre télé couleur dans ma chambre, et à 15 ans, en 1985, je me suis acheté un magnétoscope Quasar. Au secondaire, je séchais parfois l’école pour aller au club vidéo louer trois ou quatre cassettes. Je les ramenais dans mon panier de vélo pour les regarder à la maison.

Une fois, mon père est passé en voiture pile au mauvais moment et s’est mis à crier : « Pourquoi t’es pas à l’école?! »

Je louais tout ce qui avait l’air complètement fou. C’était l’époque des grosses boîtes VHS, avec des pochettes parfois tellement gores que ça donnait presque l’excitation de louer un film porno. Les films d’Herschell Gordon Lewis me fascinaient : ce sont de vieux films, mais le gore y était plus extrême que dans bien des productions récentes. Je les regardais les uns après les autres en me disant : « OK, je connais celui-là, au suivant. » J’en étais presque rendu à croire que plus rien ne pouvait me choquer.

Puis j’ai loué l’original Texas Chainsaw Massacre. Je l’ai mis dans le magnétoscope, lumières fermées, tard le soir. Et là, je me suis rendu compte qu’on n’était pas du tout dans le même registre. Un malaise s’est installé, un vrai. Quand la scène arrive où Leatherface claque la porte métallique, j’ai carrément dû sortir du lit, allumer toutes les lumières et éteindre la télé. Je n’ai fini le film que le lendemain.

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UG : Factory 25, l’entreprise affiliée à Vinegar Syndrome, vient de sortir tes films dans une édition Blu-ray spéciale avec plusieurs bonus et un livret. Que peuvent attendre les gens de cette nouvelle édition de Blood Brothers et Baked Baby Jesus?

MD : J’avais déjà sorti Blood Brothers et Baked Baby Jesus en DVD vers 2007. Avant ça, ils n’existaient qu’en VHS, à l’époque où je les avais sortis pour la première fois. Quand j’ai réalisé ces films tournés sur cassette VHS avec ma caméra Magnavox Movie Maker, je les montais en branchant la caméra directement au magnétoscope. Je faisais une cassette maîtresse, puis je recopiais cette bande pour l’envoyer par la poste. Donc je perdais déjà une ou deux générations d’image rien qu’avec ce procédé.

Pour cette sortie Blu-ray, j’ai ressorti toutes mes cassettes originales contenant les scènes que j’avais filmées. J’avais utilisé des cassettes de bonne qualité à l’époque, donc elles ont très bien tenu le coup et l’image est encore excellente aujourd’hui. Ça a demandé beaucoup de travail, des heures de montage. Mike Hunchback et Noel avaient les logiciels nécessaires, et ce sont eux qui ont vraiment rendu tout ça possible. On a passé des nuits entières à travailler jusqu’à 4 h du matin pour respecter la date limite. Je disais tout le temps : « On fera ça l’année prochaine », mais heureusement, on a fini par tout boucler.

Quand j’ai sorti Baked Baby Jesus à l’origine, j’avais rempli toute la durée d’une cassette VHS de deux heures. En travaillant cette nouvelle édition avec les scènes originales, on s’est rendu compte que le segment Electric Fire était plus long. On a donc décidé de tout inclure. Maintenant, le film dépasse les deux heures. Vous verrez aussi des prises ratées, dont certaines où je suis hors champ en train de crier après les jeunes acteurs.

On a aussi tourné de belles entrevues avec ma mère, ma sœur, mon frère, et d’autres personnes. J’ai même retrouvé de vieux films en Super 8 que j’avais faits avant d’avoir ma caméra VHS. L’un de ces films s’appelait The Shed. Ça racontait l’histoire d’un tueur caché dans la remise derrière notre maison.

En 1986, j’ai acheté ma caméra Magnavox avec l’argent que j’avais économisé en travaillant comme garçon d’épicerie au supermarché Winn-Dixie. Je gagnais 3,35 $de l’heure avant les taxes. La caméra m’avait coûté 1 200$.

En 1987, j’ai tourné The Shed 2, une suite du film en Super 8. En plein milieu du tournage, on a déménagé de l’autre côté de la ville, donc dans la deuxième moitié du film, la remise devient… un garage. Les images originales dormaient sur une cassette depuis 38 ans.

Un autre bonus, c’est un film que je n’ai jamais pu terminer : The Deadly Punk. À cette époque-là, je perdais la coopération des parents des enfants acteurs. La rumeur circulait vite : les parents disaient que ces films étaient étranges, sanglants, et qu’ils ne mèneraient pas leurs enfants à devenir des stars de cinéma.

Le livret inclus n’est pas une bande dessinée, mais un petit livret contenant des images, notamment les différentes jaquettes DVD qu’ont eues Blood Brothers et Baked Baby Jesus, ainsi que d’autres éléments intéressants. Il contient aussi un extrait de mon fanzine Angelfuck, sorti en 1989, la même année que Blood Brothers. Ça donne un bon contexte de ce que je faisais à cette époque.

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‘Church Play-Ground’, Madburger, 2002, pg 3

UG : Le contenu et même les thèmes que tu explorais étaient extrêmement adultes pour l’âge que tu avais. Comment faisais-tu pour trouver des gens prêts à participer à ces films?

MD : Quand j’avais 12 ans, je faisais des films en Super 8 avec l’ancienne caméra de mon père. On pouvait encore acheter les bobines au K-Mart et les faire développer. Je filmais mes jouets à remontoir.

Puis, à 13 ans, je faisais des films avec des amis du quartier. Il y en avait un qui ressemblait à une transaction de drogue qui tourne mal. Un autre s’appelait Gut Truck. Mon ami conduisait en écrasant des gens et en les jetant à l’arrière du pick-up. Évidemment, tout ça était fait sans que le camion quitte l’entrée de garage. Un enfant courait à côté du camion avec une branche d’arbre pour donner l’illusion que le véhicule passait près d’un arbre. On voit parfaitement le gamin qui tient la branche dans le cadre. Rien ne ressemblait à ce que j’avais en tête dans mon cerveau de jeune de 13 ans. Mon ami, qui jouait le conducteur, tirait au pistolet à amorces sur un hélicoptère jouet qui le poursuivait.

Dans un autre de ces premiers films en Super 8, je voulais faire une version des Oiseaux quand je suis allé à la plage. Les mouettes sont agressives. Donc, avec du popcorn pour les attirer, ça devait donner l’impression qu’elles m’attaquaient. J’étais allongé par terre, couvert de popcorn, et les mouettes qui sont pourtant agressives avaient peur de s’approcher suffisamment pour manger le popcorn sur moi. Elles se contentaient de planer au-dessus de moi. J’ai eu de la chance de ne pas me faire crotter dessus. Un an plus tard, j’ai tourné The Shed, en Super 8.

J’étais inspiré par les premiers films de John Waters, parce qu’ils donnaient l’impression qu’on pouvait filmer absolument n’importe quoi, peu importe à quel point c’était étrange.

Pour les acteurs, je demandais à mon frère de jouer dedans, et il faisait venir ses amis. Une fois, en tournant The Shed, j’ai manqué de faux sang que j’avais préparé, alors j’ai simplement pris une petite boîte de peinture rouge et j’en ai éclaboussé partout. John Paul, qui jouait, s’est rendu compte qu’il avait de la peinture rouge sur le haut de la cuisse. Je lui ai donné un chiffon imbibé de solvant pour qu’il l’essuie. Puis il a commencé à crier : « Ça brûle! » Un peu de solvant avait coulé sur ses parties intimes. Je l’ai envoyé chez lui pour prendre un bain.

Sa mère est venue me voir. Ils venaient d’Argentine, donc elle ne parlait pas très bien anglais. Mais elle m’a demandé : « Qu’est-ce que vous avez fait à mon fils? » Je lui ai dit qu’il avait juste renversé un peu de peinture sur lui et qu’il fallait lui faire prendre un bon bain.

UG : Tu as fait ces films en 1986 et 1990. C’est incroyable qu’ils trouvent encore un public aujourd’hui. Il y a évidemment de bonnes raisons à cela, mais selon toi, qu’est-ce qui fait que les gens restent intrigués par tes « backyard movies » après tant d’années?

MD : À l’époque où je faisais ces films en VHS, je voulais vraiment réaliser des films qui pourraient se retrouver dans les clubs vidéo. Je pensais que j’en étais capable. L’expression backyard movies n’existait même pas encore.

J’avais fait imprimer quelques BD et dessins dans un fanzine en 1987 qui s’appelait Festering Brainsore. C’était un gars dans le nord de l’État de New York qui écrivait à propos des films qu’il réalisait lui-même. Je m’imaginais faire des films aussi. Dans un numéro, il y avait une annonce pour un film maison réalisé par un type de Gainesville, en Floride. Le film s’appelait Twisted Issues. Ça semblait être un film bricolé, tourné en VHS. Je l’ai commandé au réalisateur, Charles Pinion. Je l’ai reçu par la poste et j’en suis devenu fou. Il y avait quelque chose de très différent dans ce film par rapport à ceux que je louais au club vidéo. C’est presque indescriptible, ce sentiment : une sorte d’excitation incroyable. Tu le regardes et tu te dis : je peux faire un film comme ça. C’était comme une lueur d’espoir à une période où je venais tout juste de finir le secondaire et où je ne savais pas quoi faire.

J’avais aussi vu un film vidéo qu’un camarade de classe avait réalisé. Il l’avait montré en cours d’arts. C’était une sorte de copie de Vendredi 13, où des amis se faisaient tuer. Je me demande ce qu’est devenu cette cassette? Combien de films faits maison ont été détruits? Perdus? Oubliés ou simplement jetés? Quand je regarde certains de ces films amateurs tournés dans des arrière-cours, je ressens la passion qu’ils avaient en les tournant. Le plaisir de faire sa propre production, d’y arriver malgré les erreurs, les défauts, le budget quasi inexistant.

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UG : À l’époque, vous distribuiez vous-même les films. Qu’est-ce que signifie pour vous être artistiquement indépendant?

MD : Oui, je distribuais tout moi-même.

Je savais que mes fanzines Angelfuck et Boiled Angel s’adressaient à un public très restreint. J’avais montré ma collection de BD underground à un camarade de classe, Bizarre Sex par exemple, et ça l’avait terrifié. J’ai alors compris que cet art était quelque chose de particulier et certainement pas pour tout le monde, surtout dans la petite ville religieuse de Largo, en Floride. Je gardais mes dessins secrets pour tout le monde. Tous les numéros se vendaient en dehors de la Floride. La seule fois où quelqu’un de Largo m’a écrit pour commander les numéros 7 et 8 de Boiled Angel, il s’est avéré que c’était un détective infiltré. Il a aussi acheté les VHS de Bloodbrothers et Baked Baby Jesus.

Cependant, je n’ai pas été accusé d’obscénité pour les films. Je me suis toujours demandé comment s’était passée la projection au bureau du procureur de l’État lorsqu’ils ont décidé de m’inculper pour les BD. Est-ce qu’ils étaient assis là à regarder ça en mangeant du popcorn, peut-être?

Les vidéos, je ne les ai jamais vraiment poussées. J’étais davantage concentré sur l’art et la BD. Seule une poignée de personnes les commandait à l’époque. Mais ceux qui les aimaient… les aimaient vraiment. Je savais que j’avais quelque chose de spécial là-dedans. Mais ce que j’aimais surtout, c’était d’avoir un contrôle total avec les fanzines. Au numéro 8 de Boiled Angel, je publiais beaucoup de contributions d’autres artistes et ça commençait à devenir un vrai travail. J’ai décidé de faire du numéro 8 mon dernier numéro. Je voulais faire des BD plus longues, juste de moi. J’avais déjà décidé que ce serait le dernier avant même de réaliser que j’allais avoir des problèmes à cause d’eux.

En 1992, j’ai fait une BD longue appelée Sour Ball Prodigy. C’est l’histoire d’un garçon qui trouve une fille abandonnée sur le bord de la route. Il finit par partir à l’aventure vers l’usine de bonbons acidulés que possède son père, un homme malfaisant. Je faisais beaucoup d’illustrations d’une page pour Boiled Angel, et j’en ai créé une qui m’a donné envie d’écrire toute une histoire autour. Ensuite j’ai fait une BD longue appelée Cherry Bomb Revolution. Puis quelques-unes de mes BD ont été publiées dans World War Three Illustrated, Snake Eyes 2 et Zero Zero chez Fantagraphics. Et beaucoup de dessins ont été publiés dans divers fanzines.

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Calling All Men!’, Sturgeon White Moss #1, 2002, pg 3

Je suppose qu’au final, j’ai réalisé que la BD était plus facile, parce que c’était juste moi ; pas d’acteurs, pas d’autres personnes avec qui composer. L’indépendance artistique était et reste primordiale pour moi. Je constate souvent que de nombreux fanzines refusent de publier le type de contenu extrême que j’aimais créer. Sans mon implication personnelle dans le dessin, l’impression et la distribution, ce type de contenu n’aurait peut-être jamais vu le jour.

UG : Je suis un grand fan de Frank Henenlotter. As-tu une anecdote à propos du tournage de ton documentaire?

MD : Haha! Bon sang, eh bien, quelque chose que je trouve drôle, c’est quand on est allés filmer au palais de justice. Je n’y avais pas mis les pieds depuis environ 20 ans. J’étais entré et sorti de la Floride en douce quelques fois, mais je n’étais jamais retourné au tribunal.

On a commencé les entrevues devant le bâtiment, puis on s’est rendu compte d’une manière ou d’une autre que ce n’était pas le bon endroit. C’était un nouveau complexe construit après tout mon procès. On a regardé le numéro d’immeuble dans un des reportages de 1994 et on a réalisé que le bâtiment devant lequel je me tenais était en fait un édifice à bureaux que le système judiciaire louait à l’époque.

UG : Quel serait ton dernier dessin?

MD : Disons un majeur levé, ma main dépassant d’une toilette en train de se faire tirer la chasse, avec comme texte : « Goodbye Cruel World ».


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