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[Critique] « ALPHA » : un rêve dans un rêve

Depuis le choc monumental de Titane (récompensé par la Palme d’or), on attendait Julia Ducournau au tournant. Pourtant, lors de son passage à Cannes en 2025, Alpha a été boudé par le jury et a profondément divisé la critique international. Face à cette polarisation, il fallait se faire sa propre idée.

Le verdict? Nous sommes face à un très bon film, indéniablement sous-estimé, mais qui prend le risque assumé de nous perdre en chemin.

L’allégorie d’un mal qui ronge

L'histoire nous plonge dans un monde apocalyptique où une maladie mystérieuse transforme peu à peu les infectés en statues de marbre. Leurs organes se pétrifient, figeant les malades en gisants de pierre, des figures paradoxalement sublimes et terrifiantes.
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Derrière cette épidémie se cache une évidente métaphore du sida. Le scénario capture parfaitement l’ignorance, la peur et l’ostracisation sociale typiques des années 90 où ce mal est apparu. L’intrigue démarre vraiment lorsqu’Alpha (Mélissa Boros), 13 ans, se fait tatouer avec une aiguille douteuse lors d’une soirée arrosée. L’angoisse viscérale de l’attente des résultats médicaux dicte alors le tempo du récit.

La « mère absolue» et l’oncle brisé

Contrairement à ce que laisse entendre le titre, le véritable cœur d’Alpha n’est pas l’adolescente, c’est sa mère (Golshifteh Farahani). Médecin impuissante face au virus, elle incarne la figure de la « mère absolue ». Elle devient une protectrice qui finira par être trop étouffante pour sa fille, pour ses patients, mais aussi pour son propre frère, Amin.

Incarné par un Tahar Rahim magistral, Amin est un toxicomane détruit par la vie qui n’attend que la mort. Sa sœur, elle, refuse de le laisser partir et s’acharne à le réanimer. C’est de ce duo toxique que naît l’émotion brute du film, culminant dans une réplique cinglante lancée par Alpha à son oncle adulte :

« Tu te drogues parce que t’as pas le courage d’en finir. »

Cette phrase d’une violence inouïe adresse une réflexion vertigineuse sur la dépression. Elle suggère, avec une profonde mélancolie, l’impossibilité de tout contrôler et l’obligation de faire la paix avec nos propres détresses.

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Les failles du cauchemar

Malgré cette profondeur thématique, le film trébuche sur quelques défauts évidents. D’abord, passé ce trio, les personnages secondaires n’ont jamais l’espace pour exister (comme Emma Mackey, reléguée à de la simple figuration de luxe).

Ensuite, le worldbuilding, c’est-à-dire la construction, la mythologie et les règles de cet univers fictif, semble moins travaillé que dans les précédentes oeuvres de Ducournau. Enfin, le récit s’imbrique dans un aller-retour temporel constant entre les années fin 70 et 90, créant l’effet d’un rêve dans un rêve. À force d’empiler ces couches narratives, le dernier acte bascule dans un message plus nébuleux et finit inévitablement par nous perdre en chemin.

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Une cinématographie en demi-teinte

Sur le plan visuel, la cinématographie s’avère moins percutante, surtout si on la compare à l’esthétique de Titane, qui semblait visuellement beaucoup plus travaillée et audacieuse.

Pour marquer les époques, Ducournau oppose la saturation excessive des couleurs lors des flashbacks (le passé) à l’aspect gris, sombre et terne du présent. C’est un choix de réalisation compréhensible, mais qui manque de percutant, même si les ultimes plans du film finissent par exploser d’une beauté macabre foudroyante.

Un cauchemar qui vaut le détour

En fin de compte, Alpha est une œuvre sur le trauma, le deuil inachevé et la peur constante. On sort de la salle avec mille questions en tête, cherchant à décoder la finalité de cette conclusion cryptique. Malgré tout, l’histoire demeure profondément intrigante tout au long du film et a le grand mérite de remettre de l’avant un sujet dramatique aujourd’hui un peu oublié. C’est une proposition qui hante, qui dérange et qui refuse la facilité.

Un visionnement exigeant, certes, mais absolument nécessaire.

ALPHA - Official Trailer - In Theaters March 27
Note des lecteurs0 Note
Pour les fans...
120 battements par minute de Robin Campillo
It Follows de David Robert Mitchell
Et bien sûr, les œuvres précédentes de Julia Ducournau (Titane, Grave)
3.5
Note Horreur Québec

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