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[Littérature] Aux origines de l’horreur japonaise : les maîtres du manga underground

Depuis la nuit des temps, le Japon regorge de légendes que l’on pourrait relier à l’horreur. Il suffit de penser aux yōkai, qui puisent leurs origines dans le shintoïsme et le bouddhisme. Leur influence est omniprésente dans la culture et, par conséquent, dans l’art visuel, le manga et les animés.

Force est de constater que l’accessibilité au manga de l’ère pré-Internet est très limitée, en raison d’un manque flagrant de traductions. Les plus curieux d’entre nous doivent payer des montants astronomiques pour lire certains mangas plus « underground » ou simplement feuilleter quelques pages dans leur langue d’origine afin de satisfaire notre curiosité. Heureusement, certaines maisons d’édition en France et aux États-Unis font un travail remarquable pour nous faire découvrir certains artistes. Je pense, entre autres, au Lézard Noir, à Living the Line et à Black Box Éditions.

J’ai eu envie, humblement, de vous présenter ici un petit top 5 d’artistes et d’œuvres moins connus du grand public, malgré leur statut de légendes du manga horrifique. Disponibles en français et/ou en anglais, ces titres visent à alimenter votre curiosité pour l’horreur provenant du pays du Soleil-Levant.

La Maison des horreurs de Miyako Cojima

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Ce recueil rassemble dix histoires courtes qui sauront plaire aux amateurs de nouvelles à la Stephen King, signées par l’une des grandes figures contemporaines du manga d’horreur. La Maison des horreurs (ou Wonder House of Horrors), de Miyako Cojima, explore le côté sombre de l’adolescence féminine. Son esthétique pop, faussement innocente, entre rapidement en contraste avec un body horror terrifiant et crasseux. Les standards de beauté y sont malmenés et l’imagerie se transforme peu à peu en une farce macabre grinçante, nourrie d’un humour noir pleinement assumé.

Malgré une carrière majoritairement orientée vers l’horreur et le thriller, Cojima a également adapté l’animé X-Men en manga. Si l’influence du shōjo est indéniable chez elle, elle sert avant tout l’émotion. Du côté de l’horreur, on ressent clairement l’empreinte de Kazuo Umezu. Toutefois, Cojima parvient à créer son propre univers et, personnellement, je crois qu’elle n’a rien à lui envier.

Retrouvez le manga de Miyako Cojima disponible juste ici.

La Fille Fantôme de Kazuichi Hanawa

N’ayant pu traverser le fleuve Sanzu, qui mène au monde des morts, une fillette décédée se retrouve condamnée à errer dans celui des humains sous la forme d’un esprit. Cette nouvelle apparence lui permet d’approcher un sorcier et son disciple. Le manga explore les croyances ancestrales du folklore japonais et propose une plongée troublante dans un univers résolument horrifique.
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Kazuichi Hanawa s’est fait un nom dans le magazine Garo, où il publiait principalement des œuvres relevant de l’ero-guro. En 1994, sa carrière prend un tournant majeur lorsqu’il est arrêté pour détention d’arme à feu. Après une condamnation de trois ans, Hanawa revient sur le devant de la scène avec l’œuvre qui le rendra célèbre. Il s’agit d’un manga autobiographique dans lequel il décrit son quotidien carcéral et son temps passé en cellule. Avec La Fille Fantôme, Kazuichi Hanawa puise dans les contes classiques japonais pour livrer une œuvre déroutante, marquée par un grand souci du détail. Un manga à réserver à un public averti, mais dont l’impact demeure durable.

Face Meat de Bonten Tarô

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Publié pour la première fois en anglais chez Living the Line, Face Meat réunit une série de récits du maître, où le fantastique hérité des contes traditionnels japonais se mêle à une réflexion sur la culture et la société japonaises de son époque. L’ouvrage se distingue par la variété de ses approches narratives, profondément ancrées dans leur contexte.

Les premières histoires, brèves et percutantes, évoquent l’esprit des comics d’horreur américains d’EC Comics, mettant en scène femmes fatales monstrueuses, maris infidèles, yakuzas, épouses jalouses et châtiments sanglants.

L’artiste hors-la-loi Bonten Tarô est une figure emblématique du manga alternatif. Ancien kamikaze et sympathisant yakuza, il est également chanteur, acteur, compositeur et tatoueur légendaire. Il fut le premier à introduire au Japon la machine à tatouer, qu’il découvrit aux États-Unis, ainsi que l’usage des couleurs vives. Il a même illustré le peignoir de boxe de Mohamed Ali. Sa carrière et sa vie extraordinaires restent malheureusement peu racontées et rarement traduites.

En 2025, Le Lézard Noir a également publié une sélection d’illustrations, de photos et d’histoires (en français) dans le livre Sex and Fury, en référence à l’adaptation cinématographique de l’une des œuvres de Bonten Tarô.

Retrouvez le manga Face Meat: disponible juste ici.

L’enfant Frankenstein de Kawashima Norikazu

Cadre irréprochable, Tetsuo sombre dans une profonde dépression. La mort brutale de sa directrice adorée le bouleverse au point de fissurer peu à peu son quotidien bien réglé et ses ambitions professionnelles. À la suite de ce traumatisme, il est soudainement hanté, à toute heure du jour, par l’apparition d’une jeune femme ensanglantée. Terrifié et harcelé sans répit, Tetsuo finit par consulter un psychanalyste pour tenter de comprendre ce qui lui arrive.
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Initialement employé dans une entreprise de fabrication de pièces automobiles, Norikazu Kawashima quitte la préfecture de Shizuoka au début des années 1980 pour s’installer à Tokyo, animé par l’ambition de devenir mangaka professionnel. Entre 1983 et 1988, il réalise une production impressionnante de vingt-neuf ouvrages relevant principalement du registre horrifique. Malgré un succès commercial limité, son éditeur, Yûji Andô, continue de lui accorder sa confiance jusqu’à Chûgakusei Satsujin Jiken (Meurtre au collège), qui restera son dernier manga.

Au cours des années 2010, l’œuvre de Norikazu Kawashima connaît un regain d’intérêt au Japon, largement porté par Internet. Ses mangas atteignent alors des prix vertigineux sur le marché de l’occasion, en particulier L’Enfant Frankenstein, œuvre à la réputation solidement établie et devenue quasiment introuvable. Face à la multiplication des demandes, plusieurs maisons d’édition tentent de retrouver l’auteur, sans succès.

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Après plusieurs années de recherches, un éditeur japonais parvient finalement à entrer en contact avec l’épouse de Norikazu Kawashima. Il apprend alors qu’à la suite de l’abandon du format manga par les éditions Hibari Shobô en 1988, l’auteur avait cherché, en vain, de nouveaux débouchés pour ses travaux. De retour à Shizuoka, il reprend un emploi et vit désormais à l’écart du monde de la bande dessinée, consacrant l’essentiel de son temps libre à la pêche et à sa famille. Il s’éteint en 2018.

En 2022, une nouvelle édition de son œuvre voit enfin le jour au Japon, suivie d’une traduction anglaise chez Living the Line, et française en 2024 par les éditions Huber. Une œuvre à découvrir pour sa crédibilité dans le grotesque et pour l’angoisse réaliste qu’elle peut susciter chez le lecteur, grâce à la précision et à la richesse de son récit.

Retrouvez L’enfant Frankenstein COLLECTOR – Huber Éditions ici.

La Chenille de Suehiro Maruo & Edogawa Ranpo

Rapatrié après avoir été grièvement blessé au combat, le lieutenant Sunaga revient méconnaissable. Amputé des bras et des jambes, rendu sourd et muet par ses blessures, il n’est plus qu’un homme-tronc. Son épouse, Tokiko, se retrouve contrainte de vivre recluse à ses côtés. Dans cet isolement forcé, elle développe un rapport ambigu à son mari, oscillant entre dégoût et fascination, et découvre un trouble nouveau face à la souffrance de cet être devenu totalement dépendant.
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Suehiro Maruo est un mangaka japonais né en 1956, figure majeure du courant ero-guro. Son œuvre explore la violence, l’érotisme et les perversions humaines à travers un dessin extrêmement détaillé, technique et profondément dérangeant, nourri par le théâtre, l’art d’avant-garde et les traumatismes de l’après-guerre. Il est notamment connu pour Vampyre et Midori, la fillette aux camélias, œuvre qui a récemment connu un regain de popularité sur Internet en raison de son adaptation animée, souvent qualifiée comme l’une des plus brutales jamais produites et lourdement censurée lors de sa sortie.

En adaptant une nouvelle fois une œuvre du célèbre écrivain Edogawa Ranpo, publiée puis censurée en 1929, Suehiro Maruo renverse et trouble le lecteur. Probablement le plus célèbre de cette liste, il est aussi sans doute le moins accessible au grand public. Si le diable est dans les détails, dans les œuvres de Maruo, le diable est partout.

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Retrouvez La chenille – Lézard Noir ici

À travers ces œuvres et ces artistes, on mesure à quel point le manga d’horreur japonais puise sa force dans un dialogue entre traditions ancestrales, traumatismes historiques et transgressions artistiques. Souvent exigeantes, parfois dérangeantes, ces lectures rappellent que l’horreur n’y est jamais gratuite : elle sert à sonder l’humain, ses peurs et ses obsessions les plus profondes. Espérons que le travail des éditeurs et l’intérêt grandissant du public continueront de faire émerger ces voix singulières, afin qu’une plus grande majorité de fans de manga puisse découvrir davantage de talents méconnus en Occident, issus de la période pré-Internet.

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