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[Critique] Ted K: dans la tête d’un homme fragmenté

On avait beaucoup aimé l’étrange moyen-métrage Out of our Minds (2009), réalisé par le cinéaste Tony Stone (Severed Ways, Peter and the Farm), qui accompagnait l’excellent deuxième album solo de Melissa Auf der Maur (Hole, Smashing Pumpkins). Montréalaise d’origine, la rockeuse rouquine est d’ailleurs productrice exécutive du nouveau long-métrage de Stone, Ted K. Cette fiction s’inspire de façon plutôt singulière et quasi documentaire de l’histoire de celui qu’on surnomma le Unabomber, mettant en vedette nul autre que Sharlto Copley (inoubliable dans District 9) dans le rôle-titre.

Il faut savoir que Tobin Bell (le Jigsaw de la franchise Saw) a déjà incarné ce Ted dans un téléfilm en 1996 (Unabomber: The True Story, avec aussi Robert Airplane Hays), tout comme Paul Bettany (le Vision/JARVIS de la MCU) dans une série parue en 2017 (Manhunt: Unabomber). Or, aucun n’avait été aussi habité que Copley. Mais qui est donc Theodore Kaczynski, qui a également été l’objet de moult documentaires?

Un brillant professeur de mathématiques ayant tout quitté pour aller vivre reclus dans les bois du Montana décide de confectionner et de poster pas moins de seize colis piégés contenant une bombe artisanale à destination d’universités ou d’individus, parfois cachés dans des boîtes à cigares ou des livres. Il a même tenté de faire exploser des avions. L’homme a causé la mort de 3 personnes et blessé quelques douzaines de gens entre 1978 et 1995. Il a finalement été incarcéré en 1996, peu après que la publication de son manifeste (dans le Washington Post et dans le magazine Penthouse) ait mené à son arrestation par le FBI.

Bien que le long-métrage contienne plusieurs éléments familiers pour les amateurs de films d’horreur (hache, scie à chaine, sang, meurtres…), sachez qu’ici, la terreur est rarement graphique, se concentrant plutôt sur celle de type psychologique, alors qu’on est le témoin (voyeur) du quotidien d’un très intelligent tueur. D’ailleurs, on pourrait coller plusieurs autres étiquettes à cet homme: survivaliste, asocial, punk anarchiste, incel, environnementaliste, psychopathe et terroriste domestique. Un pur produit d’une Amérique schizophrénique, dont la peur est un impitoyable moteur.

Ted K affiche film
Sharlto Copley EST Ted K.

Zones de gris

Parce qu’elles sont toujours aussi criantes de pertinence les thématiques qui animaient jadis Kaczynski. Qu’on parle d’isolement, d’enjeux de santé mentale ou d’inquiétudes liées aux impacts de la pollution et la technologie, c’est pas mal ça — et en maudit — ce qu’on vit aujourd’hui. Le film qui porte moins sur ses crimes que ses motivations tente de comprendre ce qui amène certains individus à tomber dans un trou noir, en mettant un peu de lumière sur une vrille aussi fascinante que dévastatrice.

On nous offre ici un aperçu, une fenêtre dans la psyché d’un homme brisé, évoluant en marge de la société, tordu par une brutale et pourtant altruiste mission qu’il s’est lui-même infligée. Et ça fonctionne foutrement bien, grâce en grande partie à la puissante performance de Copley. Sur toute la durée, il est parfaitement fragmenté, physiquement transformé (à maintes reprises) et totalement investi, oui. En étant même producteur, l’acteur a clairement tout donné pour devenir, pendant quelques temps, cet ermite caméléon aux si troubles émotions. Sans oublier qu’on a tourné exactement là où a vécu Kaczynski, ajoutant à l’authenticité de la démarche, qu’on ne peut que saluer.

Ted K image film
L’homme dans son élément.

Générique (tout sauf)

Il est intéressant de noter que Stone est un véritable passionné adorant s’entourer de ses collaborateurs préférés: en plus de la susmentionnée MAdM (son épouse et co-fondatrice de leur centre d’art Basilica Hudson), il retrouve le caméraman Nathan Corbin, le scénariste John Rosenthal et, à la production, Niles Roth, Jake Perlin et Cameron Brodie, notamment, avec qui il a travaillé dans le passé. Le polyvalent cinéaste porte ici également plusieurs chapeaux: en plus de réaliser et de co-signer le scénario, il est ici aussi producteur et monteur. D’ailleurs, son montage est inventif (voir ses écrasantes transitions) et la coloration vibrante (beaucoup de bleu ciel, de vert frais, de rouge troublant), alors que la photographie est magnifique (des gros plans, d’autres à l’épaule, ou plus en mode pensif).

Chez Stone, l’aspect visuel est toujours magnifié par son enrobage musical. La bande-son est formidablement oppressive, souvent introspective, alternant entre les pièces classiques qu’adorait Kaczynski (utiliser Vivaldi à contre-emploi, on adore ça!) et le puissant score électro de Blanck Mass (alias John Power, aussi membre du duo Fuck Buttons). Impossible pour le mélomane de ne pas mentionner l’inclusion géniale — mais oh combien subtile — de deux succès underground de la musique lourde des années 1990, Christian Woman de Type O Negative et Rooster d’Alice in Chains: une paire de puissantes pièces que nous ont donnée deux autres hommes brisés, nous ayant depuis quittés (les regrettés Peter Steele et Layne Staley).

Bref, Ted K est une œuvre crue, froide et radicale, où s’entrechoquent technologie et nature, valeurs et destruction, qui fait réfléchir (on ne nous prend pas pour des cons, non) et dont on ne ressort pas indemne. Un sentiment mêlant désespoir et châtiment enrobe cette chronique contemplative aux relents ultra-violents (grâce en partie de son habile usage de la musique classique, oui), qui se consume tranquillement, alors qu’ensuite, on y songe longuement. Vous serez habité par ce film dérangeant. Et vous n’avez jamais rien vu de tel, promis. Vous aurez été averti.

Après avoir été présenté en première mondiale à Berlin en mars 2021, Ted K arrive au Cinéma du Parc dès le 15 avril (en débutant avec une projection en présence de Stone et MAdM!). C’est une œuvre qui se DOIT d’être vue sur grand écran avec du gros son.

Note des lecteurs0 Note
Points forts
La performance percutante de Copley.
La mise en scène, aussi originale que radicale (photo, montage, colo...).
L'époustouflante bande-son.
Points faibles
Celleux qui auraient voulu qu'on s'attarde plus sur les crimes/victimes risquent d'être déçus. Mais ce n'était pas le but (voir le titre de cette critique).
4.5
Note Horreur Québec

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