[Dossier] La culture «True Crime» — partie 1: notre fascination morbide

À une autre époque, les gens qui développaient de la fascination pour un tueur en série lui envoyaient des lettres en prison et gardaient leurs sentiments cachés. À l’ère 2.0 par contre, la serial killer culture se vit au grand jour et se partage dans la sphère publique.

Le succès de la balado Serial en 2014 puis de la docusérie Making a Murderer en 2015 ont ramené le true crime au goût du jour, et il en fallait de peu pour que les tueurs en série s’emparent du grand et du petit écran. Les meurtriers les plus dangereux des États-Unis sont revenus dans l’imaginaire culturelle en force, avec l’inhumain et narcissique Ted Bundy au cœur de l’action — un rôle qu’il aurait d’ailleurs certainement apprécié. Le Québec n’est pas insensible au phénomène, comme le prouve notamment la popularité du podcast Ars Moriendi.

En plus d’avoir fait le sujet d’une docusérie plutôt boîteuse, Bundy, responsable de la mort d’environ trente femmes, est incarné par un Zac Efron aux abdos ciselés dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile. Au grand dam des proches de ses victimes, le tueur en série au regard bleu perçant est devenu un play-boy digne de l’acteur qui l’incarne. Le phénomène a atteint de telles proportions que, devant les milliers de tweets s’extasiant sur la beauté du meurtrier, Netflix s’est senti obligé lors de la sortie du film de rappeler que Bundy était un monstre et définitivement pas du boyfriend material.

Mettons une chose au clair: Internet et les médias sociaux n’ont pas inventé cet intérêt pour les pires criminels de l’Histoire, qui existe depuis toujours. Ils ont toutefois offert aux amateurs d’histoires sordides une plateforme où partager leur intérêt, qu’il s’agisse d’une simple curiosité morbide ou d’une obsession amoureuse. Ensemble, ces fans tissent des liens sur Twitter, créent des blogues sur Tumblr et fabriquent des cartes de vœux, des jeux ou des autocollants distribués sur Etsy.

Ce dossier en trois parties vous propose une plongée aussi objective que possible dans l’univers de la true crime culture, de la question du fétiche sexuel aux scandales Tumblr ayant éclaboussé le fandom, en passant par les questions éthiques, le phénomène My Favorite Murder et les collectionneurs d’oeuvres d’art réalisées par des meurtriers.

Une note sur le genre: il n’existe pas de recherche empirique sur le sujet, mais les femmes hétérosexuelles semblent plus portées à développer des sentiments amoureux envers des tueurs et des violeurs de sexe masculin, d’où le caractère hétéronormatif du texte. Il est toutefois difficile de comparer l’ampleur du phénomènes chez les deux sexes. Il existe effectivement beaucoup moins de femmes incarcérées, et rares sont celles qui le sont pour des crimes sexuels.

Complexe du sauveur ou curiosité académique?

D’abord, n’oublions pas que de nombreuses personnes qui s’intéressent aux tueurs au série n’excusent en rien les gestes de ceux-ci et poursuivent leur curiosité avec respect et sincérité. Pour celles-ci, cet intérêt présente un avantage à la fois thérapeutique et cathartique: il leur permet de plonger au plus profond de la psyché humaine, y compris la leur, sans commettre le moindre crime ni courir le moindre danger. Mais que penser de ceux qui soutiennent et proclament leur amour pour d’odieux personnages comme Richard Rodriguez ou Ted Bundy?

Plusieurs fans voient en ces hommes de pauvres âmes qui n’ont pas été sauvées à temps. Ainsi, dans un article de Bitch Media, une jeune fan de Jeffrey Dahmer soutient que c’est l’alcoolisme qui l’aurait poussé à tuer, démembrer et dévorer ses victimes. Selon elle, le cannibale de Milwaukee aurait pu contrôler ses pulsions s’il avait eu l’opportunité de poursuivre une carrière dans un domaine lui offrant de la proximité avec la mort — dans une morgue, par exemple. S’il avait eu quelqu’un pour l’aimer et le supporter, insiste-t-elle, son destin aurait été tout autre.

Lors d’un épisode de sa série Dark Tourist sur Netflix, l’animateur David Farrier interroge les organisatrices du Cream City Cannibal Tour, une visite guidée sur le thème de ce même tueur en série à Milwaukee, où il reçoit un discours similaire: «Nous aimons les mauvais garçons! (…) Il [Dahmer] a causé de nombreuses morts, mais présente aussi la parfaite conjonction de problèmes qui l’ont mené à devenir la personne qu’il est devenue. J’ai donc beaucoup d’empathie et de sympathie pour lui.»1 explique l’une d’elle, tandis que sa collègue ajoute: «Il ne prenait aucun plaisir à l’acte de tuer. Tout ce qu’il voulait, c’était que quelqu’un soit présent pour lui, mais sans avoir à prendre soin d’eux en retour. Je crois que nous pouvons tous connecter avec ça, d’une certaine manière.»2

David Farrier s’intéresse à la serial killer culture dans deux épisodes de sa série Netflix «Dark Tourist», qui l’amènent aux États-Unis

Ces meurtriers seraient donc des «bons gars» ayant manqué d’amour. Leurs fans (souvent des femmes) croient dur comme fer qu’elles seraient d’ailleurs elles-même parvenues à les «changer ». Pour elles, ces hommes ne se limitent pas à leurs crimes: une âme pure et souffrante qui n’attend qu’à être découverte se cache à l’intérieur. Charmant et intelligent, Ted Bundy présente pour plusieurs l’exemple parfait d’une bonne personne ayant mal tourné… mais jusqu’à quel point son charisme est-il une invention des médias?

Dans son livre The Stranger Beside Me, Ann Rule raconte sa relation avec le tueur en série, qu’elle a rencontré alors qu’ils travaillaient tous deux dans un centre d’appel de prévention du suicide. L’auteure a rapporté avec surprise et tristesse avoir reçu des centaines de messages de femmes pleurant la mort, convaincues qu’il ne leur aurait jamais fait du mal, qu’il avait simplement besoin d’amour. Sa réponse: «Elles croient voir de la compassion et de la tristesse dans ses yeux […] Elles doivent d’abord comprendre qu’elles ont été trompées par un maître escroc. Elles sont en deuil d’un homme fantôme qui n’a jamais existé.»3

L’acteur Zac Efron a incarné le tueur Ted Bundy dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile.

Plus qu’un simple fétiche

Des plus communs aux plus bizarres, il y a des fétiches sexuels pour tous. Les tueurs en série ne font pas exception. On appelle «hybristophilie» l’attraction sexuelle envers les personnes ayant commis un crime violent comme un vol à main armée, un viol ou un meurtre. Plusieurs fans de serial killers affirment être atteints de cette paraphilie, aussi connue sous le nom du syndrome de Bonnie et Clyde. Pourtant, Katherine Ramsland, Ph. D. en philosophie, croit qu’il s’agit d’un fétiche beaucoup plus rare que certains le pensent. Auteure de The Untold Story of Dennis Rader, the BTK Killer et professeure de psychologie légale, Ramsland affirme que la plupart des femmes qui vouent un culte aux Bundy de ce monde souffriraient plutôt de narcissisme et chercheraient à profiter le plus possible de la notoriété de l’objet de leur désir.

Ces femmes sont souvent excitées par l’idée d’être «spéciales», de s’attirer l’affection du tueur au point où celui-ci ne leur ferait jamais de mal. Comme l’homme qui les attire se trouve derrière les barreaux, cette sécurité illusoire est renforcée par des contraintes physiques. Leur partenaire derrière les barreaux, la relation dépasse rarement le stade de fantasme. Même lorsqu’elle se poursuit en personne, les rapports physiques sont rares, voire inexistants, et quand ils se produisent, c’est dans la sûreté d’une prison, où les gardes ne sont jamais loin.

Même si cette idée entre évidemment en conflit avec celle de fréquenter des hommes extrêmement dangereux, plusieurs d’entre-elles jugent justement leurs relations plus rassurantes qu’avec un homme «normal». Après tout, non seulement leur partenaire emprisonné est dans l’incapacité de les tromper, mais aussi de les blesser. Privé d’amour, il dépend d’elles pour recevoir de la validation, ce qui les fait se sentir utiles et importantes. Selon Ramsland, c’est ce qui explique l’ironie qui veut qu’un nombre important de ces femmes aient été victimes d’abus sexuels et/ou de violence conjugale.

Cet article vous a plu? Laissez vos commentaires et lisez la deuxième partie de notre dossier spécial True Crime!


1. We like bad boys! (…) He did cause a lot of death, but he was like the perfect storm of issues that I think caused this man to become who he was, so I actually have a fair amount of empathy and sympathy for him.

2. He didn’t enjoy the act of killing at all. He just wanted somebody there for him, and didn’t want to have to take care of them. I think that’s something everyone can connect with, in a way.

3. They see compassion and sadness in his eyes […] To get well, they must realize that they were conned by the master conman. They are grieving for a shadow man that never existed.


Médiagraphie

Articles

Livres

  • Isenberg, Sheila. Women Who Love Men Who Kill. Backinprint.com. 2000.
  • Rule, Ann. The Strange Beside Me. W. W. Norton & Company. 1980.
  • Ramsland, Katherine. The Untold Story of Dennis Rader, the BTK Killer.

Films, séries et vidéos

  • Dark Tourist. 2018. Série animée par David Farrier sur Netflix.
  • Serial Killer Culture. 2014. Documentaire de John Borowski.
  • The Allins. 2017. Documentaire de Sami Saif.

Balados et matériel audio

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