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black emanuelle kier la janisse entrevue

«Black Emanuelle»: Kier-La Janisse au pays de la sexploitation [Fantasia 2023]

Canadienne aux multiples talents et aux intérêts infinis, Kier-La Janisse (Woodlands Dark and Days Bewitched: A History of Folk Horror) est autrice, réalisatrice, productrice, participe à plusieurs balados ainsi que suppléments et commentaires audio sur diverses restaurations Blu-ray.

Horreur Québec en a profité pour la rencontrer durant sa visite à Montréal pour promouvoir la sortie de l’incroyable et dantesque coffret qu’est The Sensual World of Black Emanuelle (24 films; Criterion peut aller se rhabiller!) chez Severin Films.


Horreur Québec: Bonjour, très content de vous rencontrer! Premièrement, je tenais à vous dire que je suis un grand admirateur de vos livres et de votre travail en général.

Kier-La Janisse: Merci.

HQ: Dans votre livre House of Psychotic Women: An Autobiographical Topography of Female Neurosis in Horror and Exploitation Films, vous expliquez que pour plusieurs, les films d’horreur peuvent être thérapeutiques et même aider à passer par-dessus les soucis et traumas de la vie. Je me demandais si vous seriez capable d’expliquer l’attrait positif des films de la série Black Emanuelle, qui est une série qui malmène souvent ses personnages féminins et qui reste un pur produit d’exploitation.

KLJ: Je pense que je ne suis définitivement pas la seule femme à aimer les films de la série des Black Emanuelle. C’était en partie pourquoi je voulais faire ce coffret de films. Car je savais que plusieurs autres femmes que je connais, qui travaillent dans le cinéma de genre, aiment cette série. Laura Gemser, l’actrice qui joue Emanuelle dans la série, a plusieurs admiratrices qui aiment ses films. Parce que bien que ce soit réalisé par des hommes, produit par des hommes et fait surtout pour un public masculin, Emanuelle reste avant tout un personnage foncièrement féministe.

Ces films capitalisaient sur les courants populaires du cinéma d’exploitation, c’est pourquoi on retrouve dans la série un film de cannibales, un documentaire Mondo, un film de nonnes, des films de prisons… Tous ces différents genres qui étaient populaires durant les années 70 sont apprêtés à la sauce Emanuelle. Il faut se rappeler qu’il s’agit d’une femme de couleur, qui dans le contexte de ces films est l’une des photos-journalistes les plus connues au monde. Peu importe où elle va, tout le monde sait qui elle est. Il faut se rappeler qu’à l’époque on ne voyait pas souvent un personnage comme ça et encore moins une femme de couleur en tant que personnage principal d’une série de plusieurs films. Il y a bien évidemment eu la blaxploitation avec Cleopatra Jones pendant deux films.

Black Emanuelle affiche film

HQ: Ou encore Pam Grier.

KLJ: Oui, mais non, car bien que Pam Grier ait fait plusieurs films, ils ne mettent pas en vedette le même personnage. Foxy Brown n’est pas une série. Tandis que Black Emanuelle est une série entièrement basée sur cette photojournaliste qui a une grande réputation et est hautement respectée dans son milieu.

Trois des meilleurs Black Emanuelle selon moi sont: Emanuelle in Bangkok, Emanuelle in America et Emanuelle Around the World. Ils ont comme point commun de tous avoir été écrits par Maria Pia Fusco, une journaliste. Eh oui, c’est bien elle qui a scénarisé les films, incluant les moments les plus scandaleux! En entrevue, Maria disait qu’elle et Joe D’Amato riaient et buvaient du vin en essayant de trouver les situations les plus choquantes ensemble. La fameuse scène d’Emanuelle in America avec le cheval, c’était son idée! Tu sais, tu peux être féministe et aimer les films violents. Maria Pia Fusco se sentait féministe, elle faisait ce qu’elle voulait: avoir des droits, voyager à travers le monde, avoir son indépendance, avoir un sens de l’humour, ne pas avoir de problème avec le sexe ou la violence. Elle peut être une féministe et aimer ces choses. Pour elle, écrire ces films était une façon de ventiler tout en mettant de l’avant des valeurs féministes. Plusieurs événements sociaux signifiants sont présentés dans les films: watergate pour Emanuelle in America, la trafic humain dans Emanuelle Around The World… Ce qui est bien, c’est que ces films fonctionnent même si on ne s’attarde pas à ces éléments. On peut simplement l’écouter si on apprécie la violence et la beauté féminine. Mais si on veut voir un film d’exploitation avec une femme forte comme protagoniste, on peut aussi avoir cela. Ce sont les meilleurs types de films, ceux qui fonctionnent à de multiples niveaux.

Sur le coffret de films, nous avons des commentateurs qui viennent de plusieurs milieux. Certains sont très académiques, certains plutôt théoriciens, d’autres féministes, tandis que certains ont beaucoup de plaisir à regarder ces films et nous le partagent. Il y a différents points de vue et perspectives présentés dans le coffret.

HQ: Vous souvenez-vous du premier film Black Emanuelle que vous avez vu, et comment était votre expérience?

KLJ: J’était dans la fin vingtaine et je ne regardais que de l’horreur. Les premiers qui m’ont attiré étaient Emanuelle And The Last Cannibals et Emanuelle in America. Ces deux films étaient souvent présents dans la liste des films de contrefaçons livrés par courrier. Ils étaient prédominants dans ces listes dû à leur violence, leur effets chocs et leurs effets pratiques. Le premier que j’ai vu est Emanuelle And The Last Cannibals. Ce dont je me souviens, c’est que je ne pouvais pas m’empêcher de chanter la chanson thème par la suite. L’étrange juxtaposition de cette musique enjouée aux scènes violentes et choquantes était intéressante. Mais lorsque j’ai vu Emanuelle In America, j’ai réalisé qu’on était ailleurs. Je n’étais pas intéressée par la pornographie et le film m’a semblé très étrange. Le mélange de pornographie, d’érotisme et de violence m’était très dérangeant à l’époque. Je ne savais pas comment réagir devant cet étrange amalgame. J’ai été introduite au film lorsque mon ancien patron au club vidéo où je travaillais m’a apporté ce VHS non identifié en me le présentant comme un vrai snuff film. J’étais très inquiète quand je l’ai écouté. Effectivement, les scènes de snuff film ont l’air excessivement réelles. Le 8mm, la teinte orangée de la pellicule… Ces scènes étaient si réalistes que Giannetto De Rossi a dû aller en cour pour prouver que ce n’était que des effets spéciaux. Je tiens à souligner que les films dans le coffret sont tous présentés dans leur version intégrale.

Nico Fidenco - Emanuelle And The Last Cannibals

HQ: Parlant du coffret, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre rôle de productrice pour ce projet?

KLJ: Quand j’ai commencé chez Severin, je ne produisais que des extras. Je choisissais le sujet de ce complément, je choisissais qui allait y participer, j’engageais les cameramans et planifiais les lieux de tournage. Ensuite, je travaille avec le monteur. Puis finalement je dois livrer la marchandise, le court documentaire complété pour qu’il soit ajouté sur le produit final.

Pour le coffret des 24 films, il s’agit du même processus, sauf à une échelle excessivement plus grande. Je me suis occupée de la direction artistique, j’ai édité le livre de 350 pages qui accompagne le coffret. Puis, mon travail est de remettre un produit fini à mon patron. Mais ce n’est pas moi qui fais tout! Je travaille avec Andrew Furtado, le superviseur de la postproduction; c’est lui qui s’occupe du côté technique du projet et de la restauration des films. Je ne me suis pas non plus occupée de l’acquisition des licences pour les films. David Gregory s’en occupait.

Black Emanuelle image film

HQ: Certains films étaient déjà parus en médias physiques auparavant (Emanuelle in America chez Mondo Macabro et Emanuelle And The Last Cannibals chez Severin). J’ai remarqué que vous avez décidé de mettre deux films par disque Blu-ray au lieu d’un seul comme ces éditions précédentes.

KLJ: Cet aspect est plutôt du côté technique de la chose, mais je sais que durant le processus du contrôle de qualité des disques, l’équipe a travaillé fort. Plusieurs extras ont changé de disque au courant de la production pour s’assurer qu’il n’y ait pas de problème de compression pour les films.

Le plus important pour nous était que la qualité de l’image, du son et du film en général soient impeccables. Il y a même un disque qui a complètement été refait, car il y avait trop de contenu et ça affectait la compression des films. Honnêtement, c’est Andrew qui s’occupe de ce côté du projet. Pour ma part, je peux écouter un VHS de 4e génération sans me plaindre…

HQ: Nous voilà rassurés! Certains titres mettant en vedette Laura Gemser ne sont pas présents, Emanuelle Queen of Sados, entre autres. Pouvez-vous nous expliquer ce qui fait que certains titres sont présents et d’autres pas?

KLJ: Il est parfois difficile, voire quasi impossible, d’obtenir les droits pour certains films. Pour Emanuelle on Taboo Island et Emanuelle in the Country, nous ne pouvions trouver la personne qui détient les droits, et voulant faire les choses légalement, nous avons décidés de ne pas les inclure. Pour les films avec l’actrice Ajita Wilson, David Gregory avait déjà acquis les droits, et les films allaient être des bonus, mais étant donné qu’ils sont intimement liés à la série des Emanuelle, même si Laura Gemser ne s’y retrouve pas, nous avons décidé de les inclure.

Pour ce qui est d’Emanuelle Queen of Sado, nous en discutons dans le livre [inclus avec le coffret]. Il y a eu un long débat sur la possibilité de mettre ou non le film dans le coffret étant donné que l’actrice était mineure. Severin est fier de présenter des films qui sont toujours non censurés, mais ici nous avons décidé de ne tout simplement pas l’inclure, bien certains films présentent des actrices mineures et nues, Salò ou les 120 Journées de Sodome, Der Fan, Blame It on Rio et plusieurs autres. Le problème ici, c’est qu’il y avait des scènes de viol incluant cette jeune actrice. Nous avons fait nos recherches et il est illégal de faire paraître un film contenant des scènes de ce genre avec une actrice mineure. Donc, plutôt que de présenter le film censuré, nous avons décidé de ne pas l’inclure.

Black Emanuelle image film

HQ: Vous avez aussi édité le livre Satanic Panic: Pop-Cultural Paranoia in the 1980s, et Fantasia présentait cette année quelques films en lien avec cette période étrange, Satan Wants You et Late Night With The Devil, entre autres. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce sujet?

Satanic Panic Pop-Cultural Paranoia in the 1980s

KLJ: Je me suis intéressée au sujet, car j’ai grandi durant cette période. J’ai vécu cette paranoïa qui nous était transmise par nos parents. Je n’avais pas le droit de jouer à Donjons et Dragons, et ma mère n’achetait pas de produits Procter and Gamble parce qu’il y avait des rumeurs comme quoi leur logo avait des affiliations sataniques. Cette panique envers Satan était le quotidien des fervents chrétiens. Maintenant, même les gens non religieux commencent à croire ces trucs!

Autre fait intéressant: on mentionne souvent la culture pop, la musique, les films et les jeux vidéos, mais au centre de tout ça, il y avait une peur plus prévalente. La peur des femmes qui vont travailler et laissent leurs enfants dans des garderies. C’est étrange, non? C’était des répercussions contre les femmes qui vont travailler et tentent d’être autonomes. Les premiers cas dans la panique satanique étaient très souvent en lien avec de jeunes enfants laissés à la garde de quelqu’un d’autre que leurs parents. Ces personnes auraient exposé les enfants à des rituels sataniques et de l’abus. C’était une sorte de culpabilité en lien avec la parentalité.

Quand j’étais jeune dans les années 70, on avait le droit de faire tout ce qu’on voulait. On courrait partout, on sortait sans supervision… Puis peu à peu, les parents devenaient plus anxieux et plus restrictifs. C’est durant cette période qu’on a vu des enfants disparus apparaître sur les cartons de lait. Puis, durant les années de Reagan, les valeurs familiales sont revenues de l’avant, utilisant la peur pour forcer les parents à adhérer à ces valeurs conservatrices familiales.

Et ce genre de panique est encore présente aujourd’hui avec le Pizza Gate ou encore Harry Potter. Ils ont changé le titre du premier film par peur de froisser les gens. Ils ont changé le terme Sorcerer’s Stone pour Philosopher’s Stone de peur que le terme «sorcerer» soit trop lié à la magie noire ou autre. Comme quoi les choses ont la mauvaise habitude de se répéter.

HQ: Merci beaucoup pour votre temps et merci également de partager vos passions avec le public.


Le coffret The Sensual World of Black Emanuelle de Severin Films est maintenant disponible à l’achat.

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