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Quand Mediafilm repense des classiques de l’horreur: entrevue exclusive avec André Caron

Dès que l’on ouvre un télé-horaire, ou qu’on consulte un média offrant des informations sur du contenu cinématographique au Québec, il y a de fortes chances qu’on soit confronté aux appréciations de l’agence de presse Mediafilm. Qui n’a jamais parcouru la liste des films diffusés à la télé, accompagnés de leur cote d’appréciation de (1) à (7)? Saviez-vous, en revanche, que pour se mériter la mention (1), un film doit avoir un minimum de vingt ans pour que l’on s’assure qu’il résiste à l’épreuve du temps?

Créé en 1955, l’organisation a répertorié près de 70 000 films, ce qui constitue un véritable patrimoine. Mediafilm doit son existence à un homme excessivement passionné et connaisseur, Robert-Claude Bérubé, qui a inventé cette échelle de notations.

Tout récemment, le cinéma d’horreur a été à la une du groupe, alors que les cotes de 8 films d’épouvante ont été rehaussées sur une liste de 25 titres soumis à son comité:

The Exorcist, coté jusqu’ici (3), se mérite dorénavant un (2).

Frankenstein, coté jusqu’ici (3), se mérite dorénavant un (2).

The Texas Chain Saw Massacre, coté jusqu’ici (4), se mérite dorénavant un (3).

Suspiria, coté jusqu’ici (4), se mérite dorénavant un (3).

Ringu, coté jusqu’ici (4), se mérite dorénavant un (3).

Halloween, coté jusqu’ici (4), se mérite dorénavant un (3).

28 Days Later, coté jusqu’ici (4), se mérite dorénavant un (3).

The Cabin in the Woods, coté jusqu’ici (5), se mérite dorénavant un (4).

Horreur Québec a eu le plaisir de s’entretenir avec l’un des membres de l’équipe Mediafilm, monsieur André Caron, pour essayer de comprendre ces ajustements.


Horreur Québec: On sait que vous mettez occasionnellement des films coté (2) de plus de vingt ans au ballotage pour trancher si oui ou non, ils pourraient se mériter une cote de (1). Quel a donc été l’élément catalyseur pour réviser certaines cotes de film d’horreur?

André Caron: Premièrement, les cotes (2) révisées, c’est une démarche plus récente. Avant, on se réunissait entre rédacteurs tous les cinq à dix ans. Maintenant, on le fait aux deux ans.

Aucun film (2) de plus de vingt ans (donc qui dataient de 1997-1998) ne valait la peine d’être rehaussés et on a décidé de revisiter des films d’horreur. Louis-Paul Rioux et Martin Bilodeau ont établi une liste de films d’épouvante. La liste renferme des films qu’on considérait mal jugés. Il y a probablement d’autres films qui auraient pu être sélectionnés.

HQ: Est-ce que vous aviez des règles du genre un seul film par réalisateur?

AC : Si je prends Carpenter, Halloween aurait pu passer à (2) directement selon moi. (rires) C’est une sélection aléatoire que nous avons fait. Ce sont des films cotés trop moyennement, selon nous.

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HQ: Y’a-t-il eu des désaccords entre les membres quant aux films choisis?

AC: Certains ont eu moins de votes, d’autres ont fait l’unanimité comme The Exorcist. J’aurais mis The Ring (3) de Gore Verbinski autant que Ringu, mais j’étais seul à le penser. J’aurais augmenté aussi The Tomb of Ligeia de Roger Corman. On ne juge pas tous les films de la même façon. Near Dark de Kathryn Bigelow aurait mérité un (3) selon moi, comme Gremlins et The Abominable Dr. Phibes. Il faut aussi comprendre que tout le monde n’a pas vu tous les films. Je pense qu’on a négligé Les yeux sans visage, mais je crois que certains membres ne l’avaient pas vu, justement.Peeping Tom mériterait un (1) d’après mes perceptions personnelles. C’est quelque chose de saisissant dans l’histoire du cinéma. Pour certains, le temps est moins important aussi.

Tu vas rire, mais le seul film avec lequel moi j’ai eu un désaccord, c’est le Frankenstein de James Whales. Pour moi, ce n’est pas un film d’horreur. Le film a été élevé au niveau monument pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le genre. Le début du film est insupportable. On dirait une pièce de théâtre. Dès que les personnages parlent, c’est horrible. Il y a des scènes marquantes, mais ce sont des scènes muettes. Je trouvais que (3) était fort déjà. Je peux tolérer (3) car le film est devenu un monument, mais (2) me semble beaucoup.

HQ: Chacun des films ayant subi une amélioration n’a été rehaussé que d’une cote. Aurait-il été possible, par exemple pour certains films comme pour The Exorcist, de passer de la cote (3) à (1), ou votre démarche devait être plus graduelle?

AC: J’aurais voulu que The Exorcist soit (1) et Halloween (2). The Exorcist est un monument incontournable et encore efficace. Ça viendra peut-être.

HQ: Vous mentionnez que la longévité d’un film peut traduire d’une certaine manière son importance, mais plusieurs films excessivement mal cotés par Mediafilm sont devenus, depuis votre notation, de véritables films cultes. Night of the Living Dead est passé de (7) à (4). Vous ne pensez pas que des films comme le premier Black Christmas, Tenebre ou même certains épisodes des Friday the 13th ne pourraient pas mériter un (5) pour cette même raison?

AC : Night of the Living Dead est un cas unique avec Once Upon a Time in the West, qui est passé de (4) à (1). Monsieur Bérubé a vu le Romero dans l’optique d’un film d’horreur bâclé, comme il y en avait plusieurs dans les années 1960. Avec le temps, le long-métrage a eu un impact. Quand on pense aux chefs d’œuvres d’Hitchcock, il a fallu le temps également pour reconnaître leur importance. La longévité importe beaucoup. C’est aussi pour cela que je dirais que vingt ans est un bon laps pour atteindre un (1).

Je n’ai pas une grosse opinion des Friday the 13th, parce que ces films étaient conventionnels dès leurs sorties. Ils reproduisaient le modèle d’Halloween. A Nightmare on Elm Street, c’est un peu la même chose. Le premier est plus marquant, mais ensuite on reprend la formule à chaque épisode. Ce n’est pas évident de revoir ces cotes, si le premier de la série n’est pas apprécié ou ne fait pas l’unanimité. Cela dit, ce n’est pas une science exacte.

HQ: Permettez-moi de vous demander juste une petite précision. Après le phénomène qu’il a engendré, vous ne pensez pas que le premier A Nightmare on Elm Street ne pourrait pas se mériter un (3)?

AC : Moi, je crois que oui (rires). On a eu une hésitation, mais le film était dans notre liste. Le film recycle des idées déjà utilisées, même s’il a marqué son époque. Il y a des moments saisissants, mais le film a-t-il si bien résisté au temps? Je vois dans mes notes qu’il n’a pas fait l’unanimité.

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HQ: Si on parcourt Mediafilm plus ou même les anciens bottins de la boîte noire, on peut comprendre rapidement que certains films ont été vus au moment de leurs sorties dans des versions charcutées. Par exemple, on peut retrouver un film comme Phenomena sous l’appellation Creepers, avec près de 30 minutes en moins. On peut penser aussi à des films comme Nightbreed de Clive Barker, qui vient de paraître pour la première fois comme le film aurait dû l’être. Pourquoi ne pas offrir une cote par version, un peu comme vous l’avez fait avec Apocalypse Now et Apocalypse Now Redux?

AC: Apocalypse Now était (1) avant la version Redux. L’époque dans lequel les films ont été cotés a une importance aussi. Il y a l’ère de Bérubé, chez Mediafilm. Il a commencé en 1955 ou 1956. Il faut comprendre que Mediafilm vient de Film à l’écran, qui relevait de l’Office des communications sociales. Cet organisme est devenu Communications et Société, une entité du diocèse de Montréal. Monsieur Bérubé était un ancien prêtre. Dans le contexte des années 1960, il a inventé ces cotes artistiques, mais il y avait aussi une cote morale, disparue vers 1992 et 1993. Il est décédé en 1991, donc il y avait une certaine uniformité. C’était un homme extraordinaire à côtoyer. Une vraie mine de renseignements. Vers 1986, il a pris des collaborateurs. Martin Girard a été le premier. Ensuite, il y a eu moi, Johanne Larue et Christian Depoorter, qui s’est beaucoup occupé de la banque de données. Quand Monsieur Bérubé est décédé, nous avons pris la relève. Je dirais donc que jusqu’en 2004, il y a eu le règne des collaborateurs. Martin Girard a cédé la place à Martin Bilodeau et maintenant, c’est le règne de Bilodeau.

C’est très difficile d’évaluer des films qu’on réajuste comme The Abyss ou Alien 3 par exemple, avec de nouveaux montages, si ces versions n’ont pas de sorties en salle. C’est un peu la même chose avec des films qui sortent sur Netflix. Ils n’ont pas réellement de diffusion au Québec, donc nous attendons qu’ils soient diffusés à la télévision. Les mœurs changent. J’imagine les réactions si Peeping Tom ressortait aujourd’hui. Le sujet est unique.

HQ: Si un étudiant en cinéma décidait de regarder tous les films cotés (1), il pourrait avoir un panorama superbe de tous les genres et des cinéastes fondateurs. Est-ce que c’est aussi le cas du cinéma de genre? On dirait qu’il y a moins de (1). Pourquoi des films comme Jaws, Carrie, The Shining, The Haunting ou Bride Of Frankenstein ne pourraient pas se mériter un (1)?

AC: Ce sont des chefs-d’œuvre dans l’horreur. Les films cotés (1) sont souvent des films d’auteurs. Ensuite, on tombe dans le drame, souvent psychologique. Il y a du fantastique et de la science-fiction, mais il y a peut-être moins de films de genre.

Les cotes, c’est comme un œuf. La pointe, c’est les chefs-d’œuvre. Ça représente un constat entre art et industrie. Les films sont souvent des formules, des marchandises sans innovation. Il y a quelques (2) par année. J’ai l’impression qu’il y a moins de (3) et de (2) qu’auparavant. Est-ce juste une impression? Il faudrait que je vois de vraies statistiques. Ce n’est pas scientifique, cette méthode d’attribution d’une cote.

HQ: Existe-t-il des films cultes ou même des réalisateurs cultes que les membres de Mediafilm n’aiment pas particulièrement? Avez-vous un rapport de haine avec certains noms? Dans la lignée de Jean Rollin ou Jesús Franco?

AC: Nous sommes huit ou neuf collaborateurs et Martin cible un critique qui a une affinité avec le genre ou même le pays. Je ne dirais pas qu’il y a un parti-pris contre un cinéaste. Il y a des cinéastes qui n’ont pas été si marquants comme Jesús Franco, même s’il a tourné un grand nombre de films. C’est à nous de faire ressortir les titres les plus marquants. Des fois, un membre fait une demande pour qu’un repense notre perception pour un film, en particulier.

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HQ: On a l’impression que Mediafilm offre plus qu’une cote d’appréciation. Vous tenez compte aussi de la réception d’un film à travers le monde?

AC: Tout à fait. Si on voit un film qui nous branche moins, on essaie de prendre en compte le cinéaste, le pays et la tendance. Des fois, je suis trop emballé. Nos textes sont révisés par Martin ou Louis-Paul. Monsieur Bérubé n’avait pas cette chance. Il a vu 25 000 films. En général, son travail était remarquable. Il aimait tous les genres. J’ai travaillé comme documentariste à l’Office des communications sociales pour classer des revues. Il me demandait de classer les magazines Fangoria. Personne ne voulait le répertorier et nous aimions cela. Les religieuses qui classaient les documents étaient traumatisées! Il reconnaissait le talent des grands auteurs. Le système d’annotation est unique. Il nous a laissé une tradition. Un film, c’est aussi le bagage du spectateur. La critique, c’est créatif. Nous écrivons des textes de 12 lignes.

HQ: Selon votre opinion personnelle, pourriez-vous me nommer 6 films d’horreur qui, selon vous, mériteraient une cote de (1)?

AC: 1- The Exorcist

2- Peeping Tom

3- Les yeux sans visage

4- The Shining

5- Carrie

6- The Bird with the Crystal Plumage. C’est quelque chose à regarder encore aujourd’hui. Le film est encore saisissant. Suspiria mérite un (3) assuré et peut-être même (2), mais j’aime beaucoup The Bird with the Crystal Plumage.


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Il serait fort intéressant de voir ces classiques se mériter un (1) éventuellement.

En attendant, nous vous encourageons à surveiller l’ouvrage pour le moins attrayant de André Caron intitulé Frankenstein lui a échappé: les tourments cinématographiques d’un mythe moderne, en librairie dès le 6 mars prochain.

Consultez également le site de Mediafilm pour voir les cotes des films en salles, en vidéo, ou à la télévision. Pour ceux qui souhaitent y effectuer des recherches, il est aussi possible de s’abonner à Mediafilm plus, qui vous donne accès à toute leur banque de données.

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