Censor

[Critique] Censor: qui protège les censeurs d’eux-mêmes?

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4
Note Horreur Québec

Même si elle s’est déroulée il y a quarante ans et à des milliers de kilomètres de nous, la panique morale liée au phénomène des Video Nasties a généré un culte persistant autour des films visés par les censeurs… Dont certains qui ne méritaient pas autant d’attention. Alors que l’Angleterre des années 80 était secouée par d’importants déchirements sociaux et une vague de criminalité, le gouvernement de Margaret Thatcher a blâmé l’impact des fictions violentes sur la population. Durant les années qui ont suivi, plusieurs films ont été remontés ou interdits de distribution au Royaume-Uni.

C’est le contexte historique dans lequel Censor prend racine. On y rencontre le personnage d’Enid, une censeure très dédiée à sa mission et dont les vues sont aussi conservatrices que celles du gouvernement qui l’a engagée. La jeune femme possède elle-même un passé sombre: sa soeur a disparu depuis des années et ses parents s’apprêtent à la déclarer morte in absentia alors qu’Enid, qui ne se rappelle rien du jour de l’incident, la croit toujours vivante. Lorsqu’elle visionne dans le cadre de son travail un film qui lui évoque cet événement traumatique, Enid commence à soupçonner que le cinéaste sait peut-être quelque chose sur la tragédie qui a déchiré sa vie…

CENSOR affiche film

Parmi tous les vilains qui ont terrorisé les lecteurs d’Horreur Québec, les censeurs sont les plus universellement honnis. La récente saga judiciaire d’Yvan Godbout nous a d’ailleurs servi un rappel troublant sur le sujet. C’est donc assez audacieux qu’avec son premier long-métrage, la cinéaste Prano Bailey-Bond nous demande d’épouser la perspective d’une censeure intransigeante et persuadée du bien-fondé de sa mission.

Ce parti pris improbable sert, oui, à souligner l’absurdité et la subjectivité qui résident dans la tâche de censurer des films. Mais surtout, il permet de brasser des idées sur le traumatisme, la violence et la panique morale. Est-ce que la dévouement maniaque d’Enid pour son travail sert de compensation à son passé trouble, ou encore de réponse désespérée face à une violence qui dort en elle et qu’elle ne sait pas comment adresser?

Le personnage est brillamment incarné par la comédienne Niamh Algar. Le traumatisme qu’elle a vécu bouille sous son visage impassible et sa gestuelle nerveuse, mais il est accueilli par le silence de ses proches. Un concours de circonstances pousse bientôt la jeune femme vers le précipice, le scénario annonçant son coda dans une ligne de dialogue particulièrement explicite: «Vous seriez étonnés de ce que le cerveau humain peut couper au montage lorsqu’il refuse d’accepter la réalité».

Et c’est lorsque Censor explore l’esprit tourmenté d’Enid qu’il atteint son zénith. Dans la première moitié de l’intrigue, le quotidien drabe de la protagoniste se démarque esthétiquement de celui présent dans les films qu’elle censure, inondés de néons. Mais alors qu’elle s’enfonce dans un intermonde de video nasties à la recherche de sa soeur, le travail spectaculaire de la directrice photo Annika Summerson et du monteur Mark Towns brouille la frontière entre réalité et fiction.

Censor évoque le cinéma d’horreur de l’époque où il prend place, mais il n’est pas du genre à proposer une esthétique rétro par pur fétichisme. Le film manie le 35mm, le Super 8 et la VHS pour perdre son actrice dans un labyrinthe cauchemardesque. Les trente dernières minutes proposent un style opératique que seuls les maîtres de l’horreur parviennent à conjurer.

Si les video nasties sont assez loin dans le rétroviseur pour ne plus être qu’une curieuse anecdote culturelle, la panique morale qui les a engendrées, elle, s’avère cyclique… et notre besoin de projeter le blâme sur des facteurs extérieurs aussi. Censor lève le voile sur notre incapacité à voir la part sombre de nous-même, et le fait avec un style qui marquera le public au fer rouge.

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