Explorateurs de l’étrange: Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières, un livre ensanglanté

Chaque profession respecte un code ou un manuel d’instruction… même chasseur de sorcières au quinzième siècle. À l’époque, les inquisiteurs superstitieux se tournaient vers le Malleus Maleficarum, un guide de poursuite judiciaire qui indiquait comment identifier, torturer et mettre à mort les sorcières.

Traduit sous le titre Le marteau des sorcières, l’ouvrage a connu une trentaine d’éditions latines en deux siècles avant son lynchage par le rationalisme des Lumières et le Kulturkampf… et il en a fait, des victimes, en deux cents ans. Des milliers d’hommes et (surtout) de femmes ont perdu la vie à cause de ce livre maudit. Les Explorateurs de l’étrange vous invitent à découvrir le contenu et l’histoire derrière cet instrument de propagande catholique.

Les conséquences désastreuses de la colère d’un homme

Même si le Malleus Maleficarum est signé par deux auteurs, on l’attribue particulièrement au dominicain Heinrich Kramer (1430-1501) qui en fit un véritable instrument de vengeance après avoir vu sa crédibilité mise en doute lors du procès suspendu d’une jeune Autrichienne. On lui avait alors reproché d’avoir présumé la culpabilité de la femme accusée de sorcellerie sans preuve. Cet échec professionnel a incité Kramer à justifier ses idées auprès des religieux qui ne croyaient pas aux sorcières dans un traité de démonologie se concentrant sur la pratique de la sorcellerie.

Malleus Maleficarum, Lyon 1669

Kramer était prêt à tout pour donner l’impression que l’Église catholique endossait son livre bien que ce ne soit pas le cas. Il débuta donc le Malleus Maleficarum en recopiant la bulle Summis desiderantes affectibus, signée par le pape Innocent VIII en 1484, qui lui donnait alors le droit de chasser les sorcières. Ce document officiel était toutefois daté de deux années avant la publication du livre, soit avant l’humiliation de l’inquisiteur en Autriche, et ne faisait donc aucunement état du Malleus. Sa présence dans le livre donnait toutefois l’illusion que le grand pontife avait approuvé son contenu.

Ce n’est pas la seule tactique employée par Heinrich Kramer, qui ajouta Jakob Sprenger comme coauteur. Toutefois, de plus en plus d’historiens soutiennent qu’il serait l’unique auteur du Malleus Maleficarum et que Sprenger aurait été ajouté dans le but tout simple d’augmenter la crédibilité de l’ouvrage. Sprenger, un docteur en théologie, possédait effectivement une réputation plus dorée que celle de Kramer.

Publié en 1486, le Malleus Maleficarum arrive donc juste à temps pour profiter de la toute nouvelle imprimerie de Gutenberg, qui lui assure une distribution massive et plus de trente rééditions au cours des deux siècles suivants. C’est même l’ouvrage le plus imprimé, juste après la Bible. Sa popularité déclenche un climat de paranoïa spirituelle: les sorcières existent, et elles ont la ferme intention de détruire et de pervertir les chrétiens.

Pourtant, l’Église catholique range le Malleus à l’Index en 1490 sous prétexte que ses recommandations ne sont pas éthiques et qu’elles vont à l’encontre des préceptes de la religion. L’Inquisition ne reconnaît donc aucune autorité au livre, ce qui n’empêche pas son autorité auprès de la justice séculière. Il est donc utilisé comme outil de propagande et de justice pendant très, très longtemps, et on estime à soixante milles le nombre de sorcières qui auraient été mises à mort par sa faute.

Chasse aux sorcières pour les nuls

Le Malleus Maleficarum se divise en trois sections précédées de la bulle papale et d’une introduction qui explique la nécessité d’un tel ouvrage en se penchant sur des faits historiques (dont on peut douter de la validité) et de références religieuses et mythologiques.

Malleus Maleficarum El Aquelarre
El Aquelarre (ou Le Sabbat des sorcières), de Francisco de Goya (Musée Lázaro Galdiano, Madrid).

La première partie défend la thèse que la sorcellerie existe bel et bien; qu’elle est le fruit du Diable et non de l’imagination ou des esprits malades. L’argument de Kramer peut être résumé ainsi: si Satan existe, la sorcellerie aussi. L’auteur affiche donc sa vive opposition au mouvement religieux hétérodoxe de l’époque, qui nie l’existence de la sorcellerie, en allant jusqu’à dire que le refus de croire aux sorcières est hérétique puisqu’il s’oppose au contenu de la Bible. Ceux qui refusent de condamner les sorcières sont donc complices de la propagation du Mal. Enfin, il poursuit cette section avec la description des pratiques des sorcières, comme la fornication avec le diable ou les sacrifices de nouveau nés.

La deuxième partie explique avec un vocabulaire vindicatif pourquoi la nature charnelle des femmes les prédispose à pratiquer la sorcellerie. L’auteur codifie la magie noire en décrivant des actes de sorcellerie où des femmes faibles, cruelles et menteuses exhibent des mœurs légères. Cette partie justifie la violence et la dominance des hommes envers les femmes; s’ils ne traitent pas les femmes durement, celles-ci les séduiront. La faiblesse est une ruse, soutient Kramer avec une logique circulaire. Les sorcières font semblant d’être vieilles, malades et simples d’esprit pour attirer la sympathie et éviter le bûcher.

Femme suisse accusée de sorcellerie et condamnée au bûcher (gravure, vers 1700)

Il décrit les horreurs commises par les sorcières, de même que leurs méthodes de recrutement, avec des exemples tirés de cas antérieurs. Kramer fait souvent référence à un procès s’étant déroulé à Ravensburf, en Allemagne, en 1484. Pour l’inquisiteur, c’est le plus grand succès de sa carrière; un procès qu’il a mené lui-même et qui s’est soldé par l’exécution de deux femmes ayant confessé après de longues heures de tortures.

La troisième se présente comme un manuel légal sur le protocole à suivre pour condamner une sorcière devant la justice. Pour Kramer, toutes les méthodes sont bonnes pour forcer une confession. Il recommande la torture et la menace de torture, tout en conseillant aux inquisiteurs de garder l’identité de l’accusateur secrète et de faire croire aux accusés qu’ils ne seront pas exécutés s’ils confessent. Les geôliers déshabillent d’abord la sorcière et lui rasent la tête avant d’inspecter chaque centimètre de son corps à la recherche d’une marque laissée par Satan sur son corps — il peut s’agir d’une tétine, d’un grain de beauté ou même du clitoris (plus de détails à ce sujet plus loin dans le texte). Si la prisonnière n’a toujours pas confessé, elle est alors soumise à la question, c’est-à-dire torturée. Kramer marque sa préférence pour l’estrapade (strappado), une méthode de torture où la victime est ligotée, souvent les bras derrière le dos, puis hissée et relâchée brusquement sans toucher le sol, ce qui cause souvent la dislocation des épaules. L’exécution suit la confession.

Vagina Dentata: Teeth au 15e siècle

Teeth affiche filmÉvidemment, la véritable motivation du Malleus Maleficarum était de renforcer le contrôle d’un système patriarcal sur la sexualité et l’autonomie des femmes, soulignée par la fixation de Kramer sur le pouvoir des sorcières de «voler» le pénis des hommes pour en faire une sorte d’animal de compagnie: «les sorcières collectionnent parfois les membres masculins en grand nombre, jusqu’à vingt ou trente, pour les conserver dans un nid d’oiseau ou les enfermer dans un coffre, où ils bougent comme s’ils étaient vivants et mangent de l’avoine et du maïs, comme beaucoup l’ont observé et ont pu en témoigner par la suite.»

Les abominations reprochées aux sorcières sont surtout de nature sexuelle, et il importe aux hommes de s’assurer que celles-ci demeurent fidèles, prudes et, surtout, soumises. La phobie de femmes qui puissent contrôler leur sexualité s’exprime dans la liste des crimes dont on les accuse: copuler avec des démons, causer des avortements, provoquer des fausses couches, semer la bisbille entre couples mariés, empêcher les hommes d’avoir des érections ou pire… voler leur pénis.

Freud a beaucoup écrit sur l’angoisse de castration, soit la peur des hommes de perdre leur sexe. Son expression la plus explicite serait le vagina dentata, ce mythe du vagin à dents qui dévore les membres qui s’y aventurent (comme dans Teeth (2007), le film de Mitchell Lichtenstein). Ce sexe indépendant et impossible à satisfaire, fruit d’une sexualité débridée et inexplicable, préoccupe Kramer parce que le pénis est ici un symbole de pouvoir enlevé à l’homme et domestiqué par la femme — une créature inférieure!

Cette fascination macabre pour le sexe féminin s’exprime aussi par l’obsession de la marque du diable, que Kramer décrit comme un bout de chair dissimulé à l’endroit le plus intime de leur anatomie. Ça vous fait penser à quelque chose? Non seulement ne dépend-il pas du coït, mais le plaisir qu’il provoque donne lieu à des cris et des convulsions: seul Satan aurait pu concevoir un organe aussi dangereux que le clitoris. Bref, peu de livres ont eu des conséquences aussi désastreuses que celui-ci. Aujourd’hui un objet de fascination, il en existe quelques copies disséminées dans les collections de livres rares de certaines bibliothèques du monde. En Amérique du Nord, vous le trouverez notamment à la Law Library of Congress de Washington, D.C., où vous pourrez le consulter sur rendez-vous.

Enfin, les chasses aux sorcières ne sont pas qu’une affaire du passé. Au cours de la dernière décennie, des femmes et des hommes de régions reculées d’Asie, d’Afrique et d’Amazonie ont été accusés de sorcellerie; certains ont d’ailleurs été exécutés au terme de leur «procès».

L’enquête se poursuit

Poursuivez l’exploration du Marteau des sorcières avec ces suggestions de références et de divertissements:

Films, séries et documentaires

  • Häxan (Benjamin Christensen, 1922): basé sur le Malleus Maleficarum
  • Witch Hunt: A Century of Murder: une docusérie de trois épisodes disponible sur Netflix.
  • The Burning Times, deuxième volet de la série Women and Spirituality produite par l’ONF entre 1989 et 1993. À écouter ici.

Ouvrages

  • Bowdel, Hans Peter Browdel. 2003. The Malleus Maleficarum and the Construction of Witchcraft. Theology and Popular Belief. Manchester, New York. Manchester University Press.
  • Hopkins, Matthew. 1647. The Discovery of Witches: un autre outil de propagande rédigée par le plus célèbre inquisiteur de l’Angleterre, Matthew Hopkins, qui s’était donné le nom de Witchfinder General.
  • Brangier, Stéphane et Christophe Thibert. 2003. Le Marteau des Sorcières. Bande-dessinée (deux tomes). Éditions Glénat. Grenoble, France.

Références

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