[Littérature] «Moi, ce que j’aime, c’est les monstres»: tourbillon expressionniste

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Il suffit d’un regard à l’intérieur de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres pour comprendre ce qui a fait de ce roman graphique de la taille d’un bottin de téléphone un phénomène d’envergure.

Tracé au stylo dans un cahier aux feuilles lignées, ce livre surprenant ressemble à un carnet d’artiste plus qu’à une bande-dessinée. Les illustrations d’Emil Ferris transportent le lecteur dans un univers abracadabrant sans loi ni règle, où les représentations de tableaux célèbres côtoient des couvertures de magazines pulp, des portraits au style réaliste et de grossières caricatures dans un merveilleux chaos où règne l’iconographie de l’horreur.

Moi ce que j'aime c'est les monstres couverture livre

Le personnage principal de cette traduction de My Favorite Thing Is Monsters s’appelle Karen Reyes. Elle a dix ans. Obsédée par les films d’horreur, Karen se fait croire qu’elle est elle-même un loup-garou. Dans son quartier pauvre de Chicago, à la fin des années 1960, il est plus facile d’être un monstre qu’une fille — surtout une fille qui aime les autres filles. Autour d’elle, il y a son frère artiste, sa mère superstitieuse et sa voisine Anka, une femme brisée qui a survécu à l’Holocauste. Lorsque Anka meurt d’une balle en plein cœur le jour de la Saint-Valentin, Karen décide d’enquêter sur les circonstances mystérieuses de ce supposé suicide.

Le récit s’éparpille comme les pensées d’une petite fille confrontée à de graves réalités qu’elle n’arrive pas (ou refuse de) comprendre. On se trouve ainsi basculé de l’Allemagne nazie au Chicago de 1968 d’une page à l’autre. Les thèmes se mêlent sans discrimination. On parle de génocide, de prostitution juvénile, de cancer, de loup-garou, du mouvement hippie et de Peter Price dans la même planchette, un désordre qui pourrait en déconcerter certains. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres n’a rien de linéaire. Il ne faut en chercher ni le début ni la fin pour pouvoir l’apprécier.

Cette œuvre unique n’a évidemment pas une genèse ordinaire. Peu après son quarantième anniversaire, Emil Ferris contracte le virus du Nil en 2001 puis perd toute motricité au niveau des jambes, en plus de sa capacité à tenir un crayon. Avec le soutien de sa fille et de sa thérapeute en réadaptation physique, elle reprend lentement le contrôle de son corps et entame l’écriture de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, tout en poursuivant ses études en création littéraire à la School of the Art Institute of Chicago. Après 48 refus, elle trouve enfin une maison d’édition pour son oeuvre et, quelques semaines seulement avant la date prévue de publication, la compagnie de distribution responsable de la livraison des livres fait faillite et toutes les copies sont retenues, retardant la parution de plusieurs mois.

Si votre niveau d’anglais le permet, mettez la main sur la version originale, publiée chez Fantagraphics. La fluidité du «flux de conscience» de la narration de Karen, en plus des particularités de son langage d’enfant et de l’anglais américain vernaculaire, se perdent malheureusement dans la traduction des éditions Alto, qui s’adresse d’ailleurs plus aux Français qu’aux Québécois.

La lecture de ce pavé est trop ambitieuse pour vous? Les droits cinématographiques de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ont été achetés par Sony Corporation et la réalisation confiée à Sam Mendes (American Beauty). La date de parution de l’adaptation cinématographique est inconnue, contrairement à celle de la publication du deuxième volume en anglais, sa langue originale: le 25 décembre 2018. Joyeux Noël!

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