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Recommandations d’une étagère poussiéreuse: Nobuhiko Obayashi, House, alias Hausu (1977)
10Note Finale
Note des lecteurs: (2 Votes)
7.5

Peut-être connaissez-vous déjà cette pépite du cinéma de genre japonais, mais pour ceux qui ignorent encore son existence, croyez-moi lorsque je vous annonce que vous me remercierez à plat ventre après l’avoir regardé. Et si jamais vous doutiez encore de mes recommandations, vous noterez que House fait partie du catalogue Criterion Collection – rien que ça, ça devrait vous confirmer que j’ai (parfois) bon goût, que vous devriez m’écouter, que je vous aime très fort et que je ne vous conseillerai jamais autre chose que le meilleur du cinéma d’horreur.

Des tas de films d’horreur se ressemblent, vous le savez déjà. Et même lorsque vous pensez en découvrir un qui se trouve un tant soit peu original, ça ne prend jamais long avant de lui repérer des influences. Mais House… c’est tout simplement un film pété ben raide, aussi insolite qu’unique. Avant que vous capotiez en pensant que je m’apprête à vous parler d’un obscur film expérimental ultra violent et filmé tout dégueu’ en mini DV, rassurez-vous: vous pourriez même le regarder avec vos enfants, j’vous jure.

Vous l’aurez compris, House ressemble un peu à ce qu’aurait donné la rencontre parfaite (et improbable) entre Walt Disney, la Hammer, les Beatles, le Japon et la substance psychotrope hallucinogène de votre choix. Si le trailer vous a semblé tout au plus amusant, sachez que le film est dix fois plus intense. C’est un régal.

Le synopsis est simple: une lycéenne du nom d’Angel profite des vacances pour rendre visite à sa grande tante accompagnée de ses 6 amies. Les filles devront alors faire face à d’étranges phénomènes surnaturels qui prennent possession de la maison… À quel moment, me demanderez-vous, est-ce qu’un résumé aussi innocent a pu devenir aussi fucké? Il y a toute une histoire derrière ça et elle fait à peu près autant de sens que le film. Laissez-moi vous la conter:

La Toho (maison de production Japonaise légendaire à l’origine de films tels que Godzilla (et sa cinquantaine de suites), Les Sept Samouraïs ou encore Le Château de l’araignée) a demandé à Obayashi de rédiger un scénario similaire à Jaws qui avait alors rencontré un succès phénoménal. Le cinéaste a préféré ignorer cette commande et s’est plutôt tourné vers sa fille pour puiser dans l’imagination de cette dernière. Il était alors persuadé que «les adultes ne sont capables de penser qu’à des choses qu’ils peuvent comprendre», à l’inverse des enfants qui «peuvent imaginer des choses inexplicables». Soit. On comprend le délire et les bonnes intentions. C’est correc’ Nobuhiko, j’te suis là-dessus. J’peux t’appeler Nobu? Oui? Merci.

Là où Nobu a commencé à sérieusement dérailler, c’est lorsqu’il décida d’incorporer de gros sous-entendus et symboles post-bombardement atomique. Il se trouve que le cinéaste est originaire de Hiroshima… C’est donc à partir des frayeurs enfantines de sa fille et d’un traumatisme nucléaire qu’Obayashi et son amie Chiho Katsura (elle aussi scénariste) écrivirent le scénario de House (titre anglais dans sa version originale pour que ça soit plus scandaleux dans un pays qui a une méchante dent contre les américains).

À cette époque, la Toho disait perdre trop d’argent avec des films compréhensibles. Ils ont donc très facilement accepté de financer le scénario nébuleux de Nobu mais refusaient de le laisser réaliser le projet car le cinéaste n’était pas membre à part entière de la maison de production. Ils l’ont cependant laissé faire la promotion du film le temps qu’ils trouvent un réalisateur. C’est que ça devient vraiment drôle, restez avec moi.

Nous avons donc une maison de production qui ne comprend rien à un scénario, mais qui est tout de même willing de le produire; justement parce qu’ils ne pigent rien au film. Ils cherchent désespérément un cinéaste pour le réaliser, mais personne ne veut du scénario parce qu’aucune des personnes contactées n’est prête à mettre sa carrière en jeu pour un film qui ne fait aucun sens. En même temps, Obayashi distribue joyeusement des pamphlets promotionnels et produit un manga, un roman ainsi qu’un radio-théâtre inspiré du scénario qu’il a écrit. Tout ça se déroule sur une période de deux ans. Même la bande son du film sort avant le tournage! Tous ces «produits dérivés» rencontrent alors un large succès. La Toho abdique et laisse ce taré de Nobu réaliser son film.

Si la pré-production a l’air aussi cinglée, attendez que je vous parle du tournage. Encore une fois: personne sur le plateau comprenait ce qu’il filmait et l’ensemble de l’équipe technique était fatiguée de voir le réalisateur s’amuser avec les jeunes actrices. Apparemment, il passait un temps fou à jouer à des jeux avec elles plutôt que de les diriger. Ajoutez à cela une réalisation complètement hétérodoxe (effets spéciaux expérimentaux, utilisation abusive de musique sur le set, etc). Personne ne savait ce à quoi le film allait ressembler en bout de ligne.

Qu’est-ce que le fan de cinéma d’horreur lambda va donc trouver dans House? Premièrement, il va trouver une toute nouvelle perspective sur le genre. Que ce soit dans sa narration ou dans sa forme, ce film propose quelque chose d’unique, tous genres confondus. Le cinéma japonais regorge d’exemples d’une grammaire cinématographique très différente de ce que l’on voit en occident et House ne fait pas exception. Vous vous trouvez cool de connaître les bijoux what-the-fuckesques de Sion Sono? Vous n’êtes pas prêts pour Nobuhiko Obayashi.

Ensuite — et je l’ai mentionné plus haut— ce film est accessible à tous. Les films d’horreur ouverts au jeune public se comptent sur les doigts de la main (si l’on exclu ceux qui leurs sont directement dédiés, tel que Hocus Pocus mettons). House fait partie de ces rares films family friendly aux différents niveaux de lecture. Pour vous donner un exemple, le film propose une scène que j’ai trouvé à la fois épouvantable et hilarante: une jeune fille tire une tête humaine hors d’un puits. Celle-ci se met à voler dans les airs pour finalement mordre les fesses de la gamine. 1) une tête tranchée dans un puits c’est terrorisant, vous en conviendrez 2) une tête volante qui mord les foufounes d’une fille ça fait délirer les enfants. Le film est bourré de ce genre de scènes et jamais le spectateur ne sait comment réagir. Dans le fond, Obayashi a clairement réussi son pari: nous transporter dans le cauchemar insensé d’un enfant.

Enfin, House est un voyage visuel ahurissant souvent comparé à Suspiria. Outre le sujet similaire (une jeune fille et ses copines s’en allant innocemment dans le ventre d’une maison pleine de phénomènes terrifiants), on remarque la même influence psychédélique des années 70 (les deux films sont d’ailleurs sortis la même année). Dans le cas qui nous intéresse, c’est plutôt à travers les effets spéciaux enfantins que cela se manifeste. Pour couvrir ses actrices de sang, Obayashi leur versait de la peinture bleue pour incruster le sang dans un second temps en post-production (le même effet que l’on emploi aussi avec un fond vert). L’effet est d’une remarquable singularité confortant l’idée que l’on voyage à travers un esprit innocent mais terrifiant. Autrement, le film mêle régulièrement prises de vue réelles et animations dessinées rappelant certains des plus vieux films de Disney.

Je vais m’arrêter ici car il y a des milliers de choses à dire sur ce film et mon texte est déjà bien trop long pour être lu sur un écran. Je vous inviterai cependant à rapidement vous procurer le DVD ou Blu-ray de Criterion qui vient avec des super bonus ainsi qu’un essai hyper intéressant de Chuck Stephens. Croyez-moi lorsque je vous dit qu’ajouter ce film à votre culture du cinéma d’horreur est un must. House est tout bonnement un film à part.

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