Grave: cette beauté qu’on appelle dégoût

Note des lecteurs2 Notes9
8.5

Provenant d’une famille de vétérinaires, une jeune végétarienne subit une étrange transformation lorsqu’elle est forcée à avaler de la viande durant un rituel d’initiation. L’émergence de certaines pulsions, ainsi révélées, la conduiront dans un lugubre parcours.

Ayant causé tout un émoi, au dernier Midnight Madness, où deux spectateurs sont partis en ambulances après être tombés dans les pommes, le film Grave traîne avec lui une réputation qui ne lui colle absolument pas à la peau. Peut-être est-ce la raison de cet accueil peu enthousiaste au Centre Phi, vendredi dernier. Dès l’apparition du générique, la minuscule salle s’est presque vidée, alors que l’acteur Laurent Lucas attendait pour répondre à un Q&A. Quelques applaudissements forcés bien sûr, mais trop de visages perplexes pour un endroit prônant l’ouverture culturelle. Les organisateurs ont dû rallumer les lumières, et couper le roulement des noms sur l’écran, pour que le célèbre acteur ne s’adresse pas à une salle vide. À qui la faute? Aux vagues publicitaires annonçant le nouveau Braindead, ce qui en a forcément déçu certains, ou au côté trop “dérangeant” du film pour les mordus de longs-métrage plus «répertoires» qu’attire forcément ce lieu? Le résultat n’en est pas moins déplorable, car Grave aurait mérité que chacun ne reste assis jusqu’au dernier nom du roll credits. Il s’agit d’un film d’exception, nous ouvrant sur une jeune réalisatrice qu’il faudra impérativement suivre. Il faut donc saluer, et remercier l’audace du Centre Phi, qui a permis ce visionnement sur grand écran.

Prenant le temps de développer un personnage innocent, que l’on affectionne dès le début, la réalisatrice et scénariste, Julia Ducournau, qui en est à son premier long-métrage, ne va jamais verser dans l’horreur facile pour cette fable sur la solitude, l’anticonformiste et l’identité. On pense très vite au remarquable Dans ma peau, de Marina de Van, mais aussi à tout ces corps en mutation proposés par David Cronenberg. Ducournau souligne très vite ce fatalisme qu’on nous impose, en tentant de nier l’individualité et aborde plusieurs minorités pour le faire.

Abordant en second plans des thèmes comme la boulimie, l’embonpoint et l’homosexualité, le film expose cette violence que l’homme se fait à lui-même pour cadrer dans un quelconque compartiment. Est-ce que le refoulement ne peut pas aboutir à une forme d’animosité? N’y-at-il pas un moyen de dresser l’animal en nous, au lieu de le masquer? Le film propose une fascinante analyse psychologique, matinée d’horreur. Cette faim de chair se veut, par ailleurs, une métaphore particulière pour illustrer la libido et l’éveil sexuel, se manifestant chez la jeune fille. L’empathie qu’on éprouve pour l’héroïne qui doit assumer sa nouvelle vie se fait automatiquement, grâce à un scénario complexe en parfaite harmonie avec le jeu sentie des acteurs (dominé par Garance Marillier), mais aussi avec la maîtrise du langage cinématographique déployée par la créatrice. La délicatesse avec laquelle elle montre la monstruosité la rend si poétique qu’elle devient presque sublime.

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