[Entrevue] Lynn Stopkewich présente Kissed à la Journée du cinéma canadien

Notre adoré festival Fantasia a toujours de chouettes surprises pour La Journée du cinéma canadien à Montréal. L’année passée nous avions eu la chance d’y (re)découvrir le féminin et carnassier Ginger Snaps; et cette année, dans les locaux habituels de l’Université Concordia, c’est avec le féministe et sensuel Kissed (1996) que les spectateurs ont pu profiter d’un cinéma ben d’chez nous — en 35mm, que demander de plus?

Nous ne nous attarderons pas à critiquer ici le film. Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance de l’avoir déjà vu, sachez simplement qu’il s’agit d’un bon film et qu’il s’apprécie mieux sans trop savoir de quoi il en retourne. Cependant, Horreur Québec a eu la chance de s’entretenir avec Lynne Stopkewich, réalisatrice de ce film aussi controversé qu’intriguant:


Le contenu de cet entretien a été traduit, et allégé par souci de clarté.

Horreur Québec: Kissed est l’adaptation de la nouvelle We So Seldom Look On Love de Barbara Gowdy. Comment êtes-vous tombée dessus?

Lynne Stopewich: J’ai trouvé un livre appelé Apocalypse Culture et j’ai toujours été intéressée par l’étrange, disons-le; par tout ce qui ne rentre pas dans le cadre du “normal”. C’était une collection de nouvelles, d’articles, de dessins, de pleins de choses bizarres, tous réunis dans un seul livre. Et cette nouvelle se trouvait dans cette anthologie.

HQ: Et qu’est-ce qui a piqué votre intérêt dans cette nouvelle?

LS: J’ai aimé le fait que la nouvelle m’ait apeurée! (rires) C’était effrayant, perturbant, excitant, éprouvant… Inoubliable. Et ce qui est intéressant c’est que le personnage principal s’exprime vraiment bien et demeure très calme. On l’apprécie, on la trouve normale; et lorsqu’on la compare à ses interêts, on dirait que “ça fonctionne”. Cette fille est belle, tout va bien dans sa vie. Elle est jeune, elle se retrouve avec ce jeune homme… Lorsque j’ai voulu comprendre ce personnage, j’ai voulu voir ce film. Ça m’a rendu curieuse en fait.

HQ: Kissed était votre film de thèse à l’Université de la Colombie-Britannique. Pourriez-vous nous parler de ça?

LS: Oui, c’est une bonne question. C’était un Master in Fine Arts and Production: faire un film faisait partie de la thèse. La réalisation était en quelque sorte l’expression même de cette thèse. Cela dit, mon travail portait sur l’expression des thématiques à travers un moyen cinématographique. Dans le fond, ma thèse explique comment le film s’est formé: comment nous avons trouvé l’argent pour le financer, quelles en sont les inspirations, comment nous avons travaillé sur les visuels, pourquoi certaines scènes sont filmées d’une certaine façon, pourquoi le scénario est écrit de cette manière; elle contient aussi un journal de production et toutes ces choses-là. C’est vraiment l’histoire de la production du film, de ses thématiques à l’esthétique en passant par son tournage. Maintenant que j’y pense, cette thèse était plus pour moi ce que vous me demandez: de quoi parle ce film? Pourquoi fait-elle ça? Pourquoi devrions-nous nous en soucier? Pourquoi quelqu’un voudrait regarder ce film? Je voulais faire un film qui ne se conforme pas aux conventions du cinéma de genre. Ce n’est pas un film sombre. C’est plutôt léger! (rires). C’est comme un conte. Lorsque j’ai fait ce film, j’essayais de faire un Walt Disney qui parle de nécrophilie. C’était ça mon but.

HQ: Votre cinéma semble être très influencé par les théories cinématographiques féministes. Pensez-vous que Kissed est l’un des premiers exemples de ce constat?

LS: Certainement. Certainement et consciemment. J’étudiais ici à l’Université Concordia les théories cinématographiques freudiennes et marxistes qui étaient basées sur certaines pensées féministes. On parlait entre autre du regard masculin. Qu’est-ce que ce regard masculin au cinéma dont on parle depuis quelques années? Et s’il existe un regard masculin au cinéma, est-ce qu’il existe un regard féminin; et qu’est-ce que celui-ci implique? Aujourd’hui on en parle beaucoup plus, mais à l’époque, on se penchait plutôt sur la question de la femme étant l’objet observé par l’objectif de la caméra plutôt que le sujet. Elle est l’objet parce qu’on la regarde constamment, un peu comme au travers de jumelles. C’est un peu coquin et bizarre; et en tant que spectateur, nous avons le contrôle de ça.

Et donc une des choses que j’ai voulu faire avec Kissed, c’est renverser tout ça. Lorsque vous regardez ce film, vous aurez l’impression que c’est elle qui regarde à travers la caméra. Et donc quand vous êtes au cinéma, que vous vous sentez en sécurité en l’objectifiant, elle sera là et c’est elle qui sera en train de vous regarder — et c’est bizarre. En cherchant à renverser ces codes de cinéma classique, de regard masculin, je ne voulais pas lui permettre d’être un objet sexuel, de devenir un objet plutôt qu’un sujet.

HQ: Avez-vous plus de pistes de lectures pour nos lecteurs masculins?

LS: J’imagine qu’il faut qu’ils se posent les questions suivantes: qu’est-ce que je ressens lorsque je visionne ce film en tant qu’homme? À quels moments je me sens bien? À quels moments est-ce que je me sens attiré ou non par elle? Est-ce que je me sens effrayé ou inconfortable? Il faut se poser ces questions parce que trop souvent, on regarde des films en se laissant happer par le visionnement. On ressent des émotions: «Oh c’est dégueulasse!», «J’ai peur!», «Ça me rend triste!»; mais j’imagine qu’il faut convaincre les spectateurs de se demander pourquoi ils ressentent ces émotions.

Bien que je ne veuille pas généraliser, je pense que les femmes ont plus tendance à penser à travers leurs émotions, alors que c’est un défi pour les hommes de le faire. C’est donc un défi que je leur donne: penser au film et à la façon dont ils le ressentent, et plus tard, se demander pourquoi. Pas seulement en terme de réalisation mais d’identification: comment vous sentiriez-vous si c’était votre petite amie, si vous étiez le gars mort, si elle était votre soeur ou si vous l’aimiez?

HQ: Et avez-vous des pistes pour nos lectrices?

LS: Pas mal la même chose, mais elles le feront de toute façon. (rires)

HQ: La nécrophilie est un sujet fort et controversé. Comment avez-vous décidé d’une approche?

LS: Une grande quantité des visuels, du ton et de l’approche était déjà dans la nouvelle. Donc lorsque j’ai lu cette histoire, beaucoup de choses sont venues à moi naturellement: cette philosophie qu’elle a, pourquoi elle fait ça, comment elle se comporte… Mais encore une fois, je ne voulais aliéner le public. Je ne voulais pas qu’il soit assis dans la salle de cinéma et qu’il réalise au bout de dix minutes ce qu’il allait se passer puis décider de partir. Je voulais que le monde aime suffisamment le personnage jusqu’au moment de comprendre de quoi il en retourne afin qu’ils aient envie de rester.

Selon moi, réaliser c’est marcher dans les chaussures de quelqu’un avec lesquelles on ne marcherait jamais en temps normal. Et des fois, il faut tromper les gens pour les pousser à le faire. C’est le pouvoir du cinéma. Le cinéma a été utilisé à des fins de propagande. Le cinéma est puissant. Il a le pouvoir de vous apprendre des choses. Il peut influencer votre façon de penser. Je voulais que le public s’intéresse suffisamment à elle pour s’en soucier et regarder ce qui se passe puis sortir de la séance en se disant «Wow, je n’aurais jamais pensé que ce genre de choses était possible, qu’une personne comme celle-ci puisse exister!». Je voulais qu’il se pose toutes les questions que nous avons mentionné plus tôt.

HQ: Parlons un peu de films d’horreur…

LS: Je n’ai pas vraiment regardé de films d’horreur depuis longtemps. Le genre d’horreur que j’aime regarder n’est pas nécessairement Saw V… Je suis plutôt du genre suspense extrême ou horreur psychologique. J’aime les films comme Repulsion ou The Tenant de Polanski. Ces deux-là sont fantastiques, ce sont des classiques. Psycho aussi est un classique.

Ces films ne vieillissent pas. Si je regarde The Shining aujourd’hui, je suis toujours aussi terrifiée. Bien que je travaille comme réalisatrice, bien que je sache qu’il y ait une caméra, j’ai tout de même peur. Et le truc drôle dans tout ça, c’est que ces films sont souvent campy. La performance de Jack Nicholson par exemple… «Here’s Jooohny!»: il est over the top! Presque comme si il se moquait du personnage du tueur. Il se moque du monstre bien qu’il soit lui même le monstre. C’est ça qui est effrayant.

Se poser la question «Pourquoi est-ce que je regarde des films d’horreur?»… Il y a des tas de théories sur le sujet. Pourquoi les gens aiment les films d’horreur? Pourquoi les jeunes hommes aiment regarder des films d’horreur? Ce sont des sujets qui abordent la subversion de la sexualité… moi ça m’intéresse et je pense que c’est probablement vrai.

Mais bref, je préfère les classiques aux slashers super gore. Ils m’ennuient et je n’ai pas besoin de voir une autre hache traverser la tête de quelqu’un. Ce n’est pas si intéressant, si effrayant, ni même dérangeant vraiment… On se demande comment ils l’ont fait, mais on a aucun intérêt pour les personnages. Dès que l’on rencontre ces derniers, on sait tout de suite lesquels vont se faire tuer et lesquels vont survivre.

HQ : Avez-vous été influencé par les classiques dont vous parlez ici? Avez-vous utilisé certaines de leurs techniques?

LS : Pas de films d’horreur; plutôt de Disney, de westerns et de films d’amour. On a souvent éclairé notre personnage principal avec une lumière claire et forte. Elle est toujours mieux éclairée que les autres personnages et rarement dans l’ombre pour qu’elle n’ait jamais l’air sinistre. Et ce qui est drôle, c’est qu’une grande partie des trucs que nous avons employés sont très de base. Vraiment de base, mais tous efficaces. J’étais presque embarrassée de certaines des choses qu’on a faites parce que j’avais peur que les spectateurs se rendent compte de cette simplicité. Les moments où elle regarde dans l’objectif, la filmer avec un angle bas pour la magnifier (une technique classique de westerns)… Que des petites choses comme ça. Une des choses les plus importantes: nous n’avions pas beaucoup de budget donc nous avions très peu de mouvements de caméra. Les seuls moments où nous les avons utilisé sont lorsqu’elle… y va. Lorsqu’elle se connecte à sa passion. Tout le reste reste d’une statique classique. Et lorsque la caméra se met enfin à bouger, le spectateur se sent libéré, tout comme elle. C’est vraiment cool la façon dont ça fonctionne et c’est très simple comme effet.

HQ: Comment se sent-on lorsqu’on a l’opportunité de représenter le cinéma de son pays lors de La Journée du cinéma canadien?

LS: C’est génial! C’est un honneur! Autrefois j’étudiais ici à Concordia, j’étais assis dans cette salle à regarder des films de Pasolini — c’était toujours Pasolini. J’ai toujours voulu devenir une cinéaste et je le suis depuis quelques décennies maintenant. C’est la première fois que l’un de mes films est projeté à Concordia. Certains de mes camarades de classe qui ont participé au tournage du film sont présents à la projection. Je suis vraiment contente et je pense que ça va rester une projection mémorable pour moi car c’est ici, dans cette salle, que tout a commencé pour moi.

HQ: Et qu’est-ce qui rend ce film particulièrement canadien?

LS: Parce qu’elle est bizarre! Nous sommes vraiment gentils et polis en surface mais en dessous de ça… Regardez Paul Bernardo, Bruce McArthur; tout ces fous qui sont Canadiens. Il y a de la folie au Canada. Pas seulement aux États-Unis. Et en plus, il y a moins de gens ici!

Nous ne sommes pas Américains et il y a cette part de notre psyché qui nous rend différents. C’est un peu comme être l’étrange petit frère qui a du mal à s’intégrer. Le grand jock blond américain est notre grand frère tandis que nous sommes le plus jeune qui reste caché dans le grenier à dessiner des comics.

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