Un doubleur qui fait frissonner le Québec à travers Jigsaw: Entrevue exclusive avec Stéphane Rivard

L’horreur est l’un des genres où le son a une importance colossale. Qu’il s’agisse de musique d’ambiance, de bruits mystérieux ou encore de voix suggestives, le cinéma excelle à accentuer l’angoisse avec la bande sonore.

Il devient vite intéressant de se questionner sur le doublage au Québec, quand vient le temps de transmettre cette gamme d’émotions. Alors que les spectateurs prennent place dans une salle obscure pour aller y chercher les tremblements tant convoités, ils ne prennent souvent pas conscience du travail derrière cette version française. Nous savons tous qu’une production doublée au Québec va davantage venir nous chercher comme spectateur, parce qu’elle va refléter mieux notre identité. Si l’on observe le travail impeccable effectué sur certains films d’épouvante, il devient facile de comprendre qu’il est inacceptable de nous proposer des doublages français provenant de l’étranger.

Horreur Québec a eu envie d’en savoir plus sur le travail d’un acteur de doublage, lorsque vient le temps de transmettre la peur. Heureusement pour nous, monsieur Stéphane Rivard, un acteur d’expérience à qui l’on doit entre autres la voix existentialiste de Jigsaw interprété par l’acteur américain Tobin Bell, a accepté de nous parler.

Oeuvrant dans le doublage depuis 1992 et faisant entre 3 à 7 studios par semaine, monsieur Rivard mentionne préférer doubler des voix qu’être sur un tournage. Il mentionne aussi être davantage engagé dans les télé-réalités et documentaires, que les séries et le cinéma. Cela dit, son parcours est impressionnant:


Horreur Québec: Avant de doubler un psychopathe de la trempe de Jigsaw ou de Pinhead, vous faut-il passer une audition ou un bout d’essai?

Stéphane Rivard: Non. Ce n’est pas selon les rôles, mais selon les demandes du client. Pour les deux rôles cités, se sont les directeurs qui m’ont choisi.

HQ: Avez-vous la chance de voir le film une fois en entier avant de commencer le doublage?

SR: Si c’est un rôle important demandant 4 heures et plus de studio, alors oui. Soit au studio même ou ils nous remettent un DVD de la version originale. Nous n’avons jamais le texte français en avance toutefois.

HQ: Vous avez joué Pinhead dans l’avant-dernier Hellraiser et vous ne semblez pas reprendre le rôle pour le film suivant. Quand il y a des suites, vous n’avez donc pas la certitude de revenir, même si le spectateur peut associer une voix à un personnage?

SR : Voilà mon grand combat! Et c’est pourquoi je gère le site doublage.qc.ca, qui a maintenant plus de 4600 fiches de castings (films et séries télé). Je travaille pour la continuité des voix! Pour les comédiens-doubleurs, bien sûr, mais surtout par respect pour le public!

Si ce n’est pas le même acteur qui est dans la suite, il n’y a aucune obligation de reprendre le même doubleur. Par contre, il peut arriver qu’on reprenne un personnage, même si ce n’est pas le même acteur, comme pour les derniers TMNT où j’ai eu le rôle de Shredder.

HQ: Quand on lit sur les tournages de films, plusieurs créateurs utilisent une série d’effets sonores pour les voix. Qu’en est-il pour le doublage? Y a-t-il différents procédés vous permettant de donner des effets similaires?

SR: Pour les Saw, ils ont transformé la voix pour les effets de camouflage. Mais à l’écoute de certains volets, j’ai vu qu’il y avait eu certains oublis au mix final. Mais pour les effets, ils sont faits par les preneurs de son ou mixeurs. Pas les doubleurs.

HQ: Est-ce plus facile de doubler un vilain ou une victime?

SR: Pour moi, les vilains. Je plains celles et ceux qui doivent se taper des sessions de cris de torture! Mais j’ai aussi fait des victimes. Et le jeu est plus subtil et demande plus d’émotions. Je me souviens d’un épisode de The Outer Limits où mon personnage ne faisait que crier de douleur. Ce ne sont pas nos rôles préférés disons.

HQ: On mentionne que le doublage s’effectue avec des capsules de quelques minutes ou secondes à la fois. Si un segment de suspense est divisé en plusieurs prises, n’est-ce pas un peu plus dur de rester dans le personnage?

SR: Bonne question… Oui, pour deux raisons. Le tournage d’un film s’effectue parfois sur quelques mois. Un doublage se fait, normalement en 5 à 6 jours. On a donc moins de temps pour pratiquer et peaufiner. La seconde raison, c’est qu’en effet,  briser le rythme mécaniquement enlève parfois de la spontanéité. Mais nous n’avons pas le choix: nous découvrons le texte sur place et même si on a vu le film, la directrice ou le directeur ont une vision, une sensibilité et une compréhension différentes. Il faut aussi s’adapter à leurs choix de direction, une boucle à la fois. Comme je disais, un doublage peut durer entre 4 à 6 jours d’enregistrements. Parfois plus avec des reprises et rajouts. Ajoutons quelques jours de recalages et montages finaux, faits parfois à Los Angeles. Les délais sont les sorties des distributeurs.

HQ: Quand on regarde un film d’épouvante, la bande son a une importance gigantesque. La musique nous met dans l’ambiance, mais les sons aussi. Durant un doublage, avez-vous les sons, les effets sonores et la musique pour vous aider à faire monter la tension?

SR: Bien d’accord avec vous pour la bande son. Un jeu comme Silent Hill ne donnerait pas la même expérience sans la musique et les montages sonores, alors pour un film grand écran, on peut imaginer. Malheureusement, nous n’avons pas toujours la piste «M&E» (Music and Effects). Je vais plus loin: nous n’avons pas toujours l’image appropriée. Par exemple pour Godzilla, on ne voyait jamais le monstre. Pour d’autres, c’est pire. On ne voit que des visages qui se promènent. Alors quand il s’agit de faire les ambiances (sessions de doublages de fonds sonores pour foules, bureaux, restaurants, etc), on doit parfois se fier uniquement au son!

HQ: On dit que les jeux vidéo sont du cinéma interactif et dans le jeu vidéo d’horreur, le son et les voix créent une grande partie de la peur. Est-ce que le travail sur le doublage est similaire?

SR: C’est similaire, mais on ne voit pas le jeu d’avance et, parfois, on a que des croquis et indications de jeu. On ne nous laisse que rarement la cinématique du jeu. Il fallait être sur place pour les indications «weirds» lors de l’enregistrement d’Outlast 2.

HQ: Est-ce qu’il y a un film d’épouvante si violent, ou atroce, que vous avez trouvé difficile à regarder dans le cadre de votre travail?

SR: Pas avant, mais j’ai vu Saw 3D: The Final Chapter au cinéma. J’en avais ma claque à la fin du film. Un long-métrage que j’ai trouvé vraiment dérangeant à regarder (un autre genre d’horreur), c’est Irréversible de Gaspard Noé. Dès le début, ce film nous donne la nausée. Et certaines scènes sont atroces si on «embarque dans l’histoire».

HQ : Avez-vous déjà été très enthousiasmé à travailler sur un film parce que vous aimiez la franchise, le cinéaste ou les acteurs et que vous saviez que vous alliez voir le film avant les autres fans?

SR: Très souvent. Je peux nommer les Saw. J’étais fan de Marvel enfant alors quand j’ai su que j’allais en doubler quelques-uns, j’étais bien heureux! Je suis un fan de Lost, alors quelle ne fut pas ma surprise quand on m’a confié deux fois le doublage de Jorge Garcia. J’aime aussi The X-Files, alors c’est avec un grand plaisir que j’ai doublé Robert Patrick, mais sur la narration d’une télé-réalité. Travailler sur un Tim Burton, c’est toujours agréable. Doubler Christopher Lee, un géant du cinéma d’horreur, sur The Corpse Bride, était une joie et un honneur.

HQ: Avez-vous eu déjà l’impression que le doublage pouvait rehausser ou colmater des failles d’une version originale?

SR: Oui. Qu’on ait aimé ou pas, le premier Garfield a fait plus d’argent en pourcentage per capita qu’aux USA! Une comédie moyenne, mais avec la mode de «voix d’affiches», ce film a été un succès pour son distributeur au Québec. Et qui peut regarder Slap Shot ou les Cheech & Chong sans penser aux versions en joual?

HQ: Parmi les films d’horreur que vous avez doublés, lequel est votre favori? Et quel personnage vous a marqué le plus?

Saw 2. J’avais le défi de faire la suite dans un autre studio, avec une autre direction et j’avais un rhume. Tout ça a donné un «boost» de concentration et je crois que c’est l’un de mes meilleurs doublages à vie. Même la chargée de projet m’avait appelé pour me féliciter: on n’oublie pas ça. Mon tout premier rôle important dans un film d’horreur était le tueur dans Night Stalker, une fiction inspirée du meurtrier en série Richard Ramirez. J’avais aimé explorer le sadisme et la folie du psychopathe. Et même si ce ne fut qu’une fois, Pinhead a sa place parmi mes préférés. Surtout après ma rencontre avec Doug Bradley au Comiccon.


Les spectateurs pourront probablement entendre la voix de Stéphane Rivard en octobre prochain, alors qu’on anticipe déjà un nouvel épisode des aventures de John Kramer, alias Jigsaw. Parions qu’en attendant, vous pourrez l’entendre dans plusieurs autres rôles. Nous vous invitons également à jeter un oeil sur notre critique du film Jigsaw.

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