[Critique] Memories of Murder: le premier d’une longue série de chefs-d’oeuvre

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Note Horreur Québec

Grand nom de la nouvelle vague coréenne, le cinéaste Bong Joon-ho a su charmer une audience nord-américaine grandissante grâce à Snowpiercer et Okja, ses premiers films en anglais, avant d’abattre la barrière de la langue et de triompher aux Oscars avec le phénomène Parasite. Les amateurs dévoués de cinéma coréen, cependant, connaissent l’impressionnante filmographie de Bong depuis bien plus longtemps que ça. Le cinéaste s’est imposé dès 2002 avec son second long-métrage, Memories of Murder. Galvanisé par le succès de Parasite, son distributeur étasunien Neon a acquis les droits de Memories of Murder afin de produire et commercialiser un nouveau transfert du film. Au Canada, c’est Entract Films qui nous offre l’opportunité de le découvrir en vidéo sur demande.

Memories of Murder se penche sur les meurtres de Hwaseong, une série de 14 assassinats aux caractéristiques similaires survenus entre 1986 et 1991 et irrésolus à l’époque du tournage du film. Il a fallu attendre jusqu’à 2019 pour que le tueur en série soit finalement identifié grâce à de nouvelles analyses d’ADN. Adapté d’une pièce de 1996 par Kim Kwang-lim, Memories fait le portrait des méthodes d’enquête assez disparates employées par trois enquêteurs pour trouver le tueur. Le détective Park (interprété par le légendaire Song Kang-ho) fait confiance à son sixième sens, littéralement, afin de trier les suspects. Son collègue, Cho, a une fâcheuse tendance à se servir de ses poings. Et il y a Seo, un détective venu de Séoul qui rejette les méthodes de Park et Cho. Celui-ci emploiera la science afin de débusquer le tueur, sans toutefois connaître beaucoup plus de succès que ses pairs…

Memories of Murder est un peu le chaînon manquant entre Se7en et Zodiac de David Fincher. Le premier a certainement inspiré Bong joon-ho dans l’élaboration de ses thèmes, de son esthétique ainsi que la caractérisation de ses personnages. Pour Zodiac, c’est Fincher qui doit à son tour beaucoup au maître coréen. Memories of Murder s’intéresse à une enquête frustrante qui vire à l’obsession pour les détectives assignés et dont les pistes s’épuisent une à une. Les années passent autour des personnages, embourbés dans un sentiment d’impuissance qui va peu à peu les consumer.

Contrairement à Fincher, Bong insiste davantage sur l’aspect «dictatorial» du travail de ses enquêteurs, pour qui le besoin de rétablir l’ordre ayant été brisé finit par supplanter le principe de justice le plus élémentaire. Si les meurtres en série sont troublants, ils sont surtout les déclencheurs d’une violence étatique qui s’avère le vrai sujet du film. Memories tire de son enquête stagnante un récit existentiel et l’opportunité de tracer un portrait de la Corée à une époque trouble (1987, alors que des manifestations pro-démocratie tournent au bain de sang). Bong glisse en filigrane des références à ce contexte sociopolitique particulier.

Le film pourrait aisément choisir de se saouler à son ambiance glauque, mais il mise plutôt sur les ruptures de tons abruptes si caractéristiques au cinéma coréen. C’est de cette manière que Bong parvient à humaniser ses protagonistes tout en étant critique de la façon dont ils se comportent. L’ensemble est mené avec la fluidité exceptionnelle qui fait aujourd’hui la marque de Bong. Véritable Mozart du cinéma, le réalisateur a un instinct artistique sidérant. Tout a été écrit sur sa mise en scène: jeux d’échelle magnifiques, capacité inouïe à représenter l’espace, direction d’acteurs ahurissante… De son côté, la sublime direction photo de Hyung-ku Kim est à son plus beau jour dans le nouveau transfert du film.

Comme beaucoup de grands films policiers, Memories of Murder s’illustre finalement par ce qu’il dit du monde qui l’entoure. Bong joon-ho est beaucoup de choses: un grand nom du film de genre moderne, un poète qui rêve de magnifiques vers de cinéma… Mais c’est avant tout un cinéaste politique n’ayant pas froid aux yeux, qui exploite ses prémisses non pas comme de simples métaphores du monde qui l’entoure mais plutôt comme des véhicules servant à explorer l’humanité dans toute sa complexité et ses incohérences.

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