[Entrevue] Descente aux enfers avec les personnages de Patrick Senécal et son prochain roman!

Alors que le Maine a Stephen King, quelque part entre Drummondville et Montréal, il y a l’univers de Patrick Senécal. Les fans se sont enflammés la semaine dernière lorsque l’auteur québécois a publié sur sa page Facebook un extrait de son prochain roman qui semble plutôt sombre.

Proposant aux lecteurs un nouveau roman presque chaque année, l’auteur de Sur le seuil reste, malgré son succès, très accessible aux fans. Nous avons profiter de son passage au kiosque Alire du dernier Salon du livre de Trois-Rivières pour discuter avec lui de ses oeuvres ainsi que de ce nouveau roman très mystérieux:


Horreur Québec: Vous avez mentionné que le succès n’était pas un gage de qualité, mais il n’en reste pas moins que vous réussissez à aller chercher un grand nombre de lecteurs. Selon vous, qu’est-ce que vos livres apporte à vos fans qu’ils ne trouvent pas ailleurs et les encourage à vous être fidèle d’un roman à l’autre?

Faims livre couverturePatrick Senécal: C’est un mystère. Il y a des gens qui prétendent que lorsqu’on écrit des succès, c’est qu’on sait ce que les gens veulent. Si c’était si simple, tout le monde en ferait. Hollywood essaie: ils font un film avec les ingrédients miracles pour en faire un succès, et des fois il ne marche pas. Évidemment, c’est aussi le cas pour les livres. On sait que pour Harry Potter, tout était là pour plaire: c’est un petit gars orphelin qui a des pouvoirs. N’empêche qu’il y a des centaines d’histoires comme ça et qui n’ont jamais autant marché. Ce n’est donc pas qu’un simple amalgame d’ingrédients. Il faut qu’il y ait quelque chose d’autre. On pourrait dire que c’est le talent. En même temps, ça aussi c’est trop simple parce qu’il y a des écrivains qui ont beaucoup plus de talent que moi qui vendent moins.

Je pense que ma force réside dans le storytelling. Je dirais que je suis plus un raconteur qu’un écrivain. Ma force ce n’est pas les états d’âme ou l’ambiance psychologique, même si j’essaie de les inclure. Ce n’est pas vrai que tous les romans racontent des histoires. Le but de certains romans est de raconter un état d’âme ou une situation. C’est très valable. Moi, je raconte une histoire et j’essaie d’éviter les temps morts. Je pense que c’est ce que je maîtrise. Pourquoi pour moi ça marche mieux que pour d’autres auteurs? Je ne le sais pas. Je ne fais pas de compromis non plus. Je n’ai pas peur du côté sombre de l’être humain et de faire mourir des personnages. Je peux être sans pitié si je pense que c’est cohérent. Mon storytelling n’a pas vraiment de compromis.

HQ: Vous avez déjà mentionné que la littérature de genre était snobée. Selon vous qu’est-ce qu’on pourrait faire pour le rendre plus noble aux yeux de ses détracteurs?

PS: Faire de bons romans et de bons films d’horreur [rires]. Des fois je vais discuter sur des groupes en ligne et je me fais chicaner. Je suis difficile. L’horreur, c’est un genre dans lequel il est très facile de faire n’importe quoi. C’est facile de refaire les mêmes choses et il y a beaucoup de fans qui justement veulent revoir les mêmes choses et ne pas trop sortir de leur zone de confort. Certains n’aiment pas être ébranlés dans leur façon de voir de l’horreur. C’est le genre qui permet le plus de suites. C’est incroyable de constater que la série Halloween ait eu une dizaine de films. Les gens aiment ça et sont énervés à l’idée de voir une suite. Et je me demande ce qu’ils attendent d’un nouveau Halloween. Ils ont le droit, mais ça donne un genre où il est facile de se répéter. C’est ironique parce que l’horreur, c’est un genre transgressif, mais on ne l’autorise pas toujours à l’être. Il est souvent prisonnier de ses propres codes.

Récemment, il y a une mode qui apporte un vent de fraîcheur avec des films comme Hereditary, It Follows et The Witch. It Follows, je l’ai aimé moins, mais j’ai apprécié cette tentative d’aller ailleurs. Les deux autres, je les ai beaucoup aimés. Ils essaient de faire différent et joue davantage avec la lenteur que les jump scares idiots. Ils offrent un regard d’auteur et le cinéma d’horreur en manque avec son côté trop commercial et gore.

Tu devines donc que c’est facile pour les snobs qui ne voient que ces films plus ordinaires de dire que l’horreur c’est du gros n’importe quoi. Ce qui est très comique, c’est que lorsque ceux qui n’aiment pas l’horreur en général voient un film qui leur plaît comme The Shining, ils s’empressent de dire: «C’est tellement bon que ce n’est plus de l’horreur».

À l’université, on avait un cours de paralittérature, qui est un terme que je déteste, où on lisait Lovecraft, Stephen King et d’autres. J’avais demandé à mon prof pourquoi il n’y avait pas d’Edgar Allan Poe dans la liste et il m’avait répondu: «Poe, c’est de la vraie littérature». On s’entend que c’est du fantastique, mais il le rangeait ailleurs. Ce snobisme-là existe encore, mais il est moins pire. En ce moment à l’université, tu peux suivre des cours d’horreur. Ce n’était pas si possible il y a 15 ans. Pas à l’Université de Montréal, en tout cas. L’UQAM est un peu plus ouverte à ça.

Il y a maintenant des critiques de films comme François Lévesque, qui est autant journaliste qu’écrivain, qui peuvent critiquer des films d’auteurs dans la trempe de Bergman et encenser le lendemain un film d’horreur. Chez les jeunes générations, des gens comme lui on en voit plus qu’avant.

Pour répondre à ta question, je dirais qu’il faut avoir de l’audace. Un film d’horreur sans audace, c’est drôlement contradictoire.

Les acteurs Claude Legault et Martin Dubreuil dans l’adaptation cinématographique Les 7 jours du talion

HQ: Sur différents sites vos lecteurs s’amusent à tisser des liens entre certains de vos personnages qui reviennent. On a presque l’impression d’être confronté à une version horrifique de La comédie humaine de Balzac, où tous les personnages prennent place dans le même univers. Il y a tellement de jonctions dans vos romans que certains de vos lecteurs conseillent de lire vos romans en ordre de parution, pour tout saisir. Pensez-vous qu’on devrait vous lire chronologiquement?

PS: Je suis bien touché de ton allusion à Balzac. Je n’y pense pas d’avance. Je ne pense pas en écrivant à la manière dont je pourrais utiliser mes personnages dans des romans futurs. C’est l’inverse. J’écris et je me demande lequel parmi mes anciens personnages pourrait apparaître dans ce que je rédige. Parfois, je le trouve rapidement. Dès fois, c’est plus long. Là, je viens de trouver quelque chose pour faire un clin d’œil à Il y aura des morts.

Dans, Il y aura des morts, durant 30 heures, c’est la folie furieuse à Drummondville. La police a même fermé la ville. Je ne peux pas écrire un autre roman se déroulant à Drummondville, ce qui est le cas de celui que j’écris présentement, sans faire référence à ça. Il faut qu’il y ait des références à mon univers ou à ma mythologie. Ce n’est pas obligatoire de le faire, mais ça forme une sorte de diaporama où mes histoires existent conjointement. Les gens croient qu’à la fin d’un roman tout est terminé. Ils prennent un autre roman et là ils se disent: «Tout ça existe en même temps». C’est comme si ça continue à vivre et je trouve que ça donne une image peu rassurante de notre société. Mon but est justement de montrer un monde inquiétant.

Dans le meilleur des mondes, on peut me lire en ordre. Les gens me demandent souvent ça quand je les rencontre pour signer des livres. Je réponds: «Si tu veux». Ce n’est pas obligatoire. Il peut y avoir aussi une sorte de plaisir à me lire en désordre et à saisir certaines références plus tard. Si on me demande ce qui est le plus le fun, évidemment je dirais dans l’ordre. Pas juste pour les personnages, mais parce que c’est le fun de lire un écrivain de cette manière pour y voir son évolution. L’écriture d’un auteur et de ses thématiques risquent de changer avec le temps. Je suis rendu à 51 ans et les romans que j’écris maintenant sont différents que lorsque j’avais 28 ans. Je ne saurais dire en quoi, mais ils diffèrent. Je me serais très mal vu écrire un roman comme Faims à 30 ans. Ça parle de la crise de la cinquantaine. À 20 ans, je ne me serais pas vu écrire Le Vide non plus. En lisant un auteur en ordre, on peut voir cette évolution là.

HQ: C’est drôle parce qu’on dit souvent de vous que vos premiers romans sont plus soft et qu’au fil du temps, vous êtes devenu beaucoup plus hardcore. Est-ce que justement par rapport à l’évolution dont vous nous parlez, ça peut vouloir dire que votre vision de la vie est plus sombre ou plus violente qu’auparavant?

PS: Peut-être. C’est vrai que mes premiers romans étaient plus doux, mais avec eux, je voulais surtout raconter une bonne histoire. En vieillissant, on dirait qu’en plus de l’histoire, j’ai envie de parler de choses plus personnelles. Ce n’est pas le cas de tous mes romans. Il y aura des morts est un roman très ludique. La thématique du chaos est là et il y a une sorte de réflexion, mais c’est plus une forme de jeu. J’ai besoin d’alterner entre des romans plus personnels et d’autres qui sont plus de divertissements. Le prochain sera très personnel. C’est toujours personnel dans le sens qu’on ne peut pas écrire d’une autre façon que sur nous-même, mais le prochain le sera plus. Il y en a des plus violents. Je pense que quand j’ai fait Alyss, je me suis donné la permission d’aller plus loin. Après Alyss, je me suis dit que je pouvais faire ce que je voulais. C’était un risque ça aussi. À un certain moment, j’ai eu peur de ça aussi. Quand j’ai écrit Hell.com, qui était très trash, je me suis demandé si je n’étais pas un peu tombé dans le piège. C’est pour ça que j’ai enchaîné avec Contre Dieu, qui est un roman très noir, mais pas très graphique. Avec Faims, mes fans qui apprécient le côté plus gore de mes romans en ont été un peu déçus. C’est l’un de mes romans dont je suis pourtant très content et que j’aime beaucoup. Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans ce roman, ça n’aurait eu aucun sens de mettre plein de gore. Il faut être au service de son histoire.

Le roman que j’écris présentement n’est pas très violent. C’est beaucoup dans l’ambiance, la peur et le fantastique. Il va y avoir des fantômes et des trucs comme ça. Je n’ai pas de scène de carnage jusqu’à maintenant et quand je regarde mon plan, il n’y en aura pas beaucoup. C’est aussi ça le risque. Je ne veux pas me mettre à produire des romans gores parce que mes lecteurs attendent ça. Je souhaite être fidèle à moi-même et à l’histoire que je veux raconter.

 HQ: Avez-vous une idée du titre que vous allez lui donner?

PS: Non. Ça, c’est rare. Je sais où je m’en vais. J’ai les deux tiers de fait, mais je n’ai pas de titre. Normalement, j’ai un titre plus rapidement. Je crois que c’est la deuxième fois seulement que je n’en ai pas. Pour Les Sept jours du talion, je n’avais pas de titre non plus. Certains me disent que le titre est dans le roman, donc j’attends. Si tout va bien, il devrait sortir cet automne.

HQ: Et à quoi on peut s’attendre, outre les fantômes que vous venez de mentionner?

PS: C’est-à-dire qu’on va se demander si ce sont de vrais fantômes ou pas. Ce sera l’éternel doute. Le cœur central, c’est la mort. Mon personnage est terrifié par la mort. Comment on fait pour vivre quand on a peur de la mort? Comment on fait la paix avec elle?

HQ: L’une des grandes forces de votre écriture réside quand même dans votre construction des «méchants». Ils sont fascinants et on les aime.

PS: Ils ne sont pas toujours si méchants. Ce sont avant tout des êtres humains. Écrire l’histoire d’un psychopathe qui se lève le matin et se dit: «Moi j’aime tuer les gens», ça ne m’intéresse pas. Je veux montrer que mes méchants sont des êtres brisés qui ont subi une fêlure quelque part. Ils ne sont pas méchants par plaisir de l’être. Souvent ils souffrent. L’un de mes plus sadiques est dans Hell.com et on voit que c’est un être brisé. Ça n’excuse pas ce qu’il fait, mais j’aime montrer l’humanité de mes vilains. J’aime ça aussi que ce rôle s’interchange. Qui est le vrai méchant dans Les sept jours du talion? Dans 5150 rue des Ormes, le jeune peut fuir à la fin et il reste de lui-même. C’est aussi le cas du roman Le Passager. Dans Il y aura des morts, il y a carrément un bon et un méchant, mais ça se termine avec une interrogation. Quand on souffre beaucoup, on ne peut pas s’en sortir indemne psychologiquement. Dans L’Autre reflet, le personnage principal est de moins en moins sympathique. Souvent mes personnages sont dans le déni. C’est comme s’ils refusent d’assumer le côté obscur qui monte en eux et ils le combattent. J’aime explorer ces zones, quand on aime un personnage et qu’on se rend lentement compte qu’il est un peu tordu. Malphas est un peu différent, mais il y a une touche d’humour aussi.

HQ: Est-ce qu’on peut s’attendre éventuellement à revoir vos méchants dans d’autres romans, et pas juste Michelle Beaulieu?

PS: J’ai déjà eu une idée de roman où tous mes personnages se rencontraient. L’affaire, c’est qu’il faut le prétexte à ça et que ça ne soit pas juste un coup de marketing. Comment tous ces gens pourraient se rencontrer? Je n’ai pas encore abandonné l’idée et ça pourrait être vraiment le fun à faire.

HQ: Vous êtes l’une des grandes figures de la maison d’édition Alire, avec François Lévesque et Elizabeth Vonarburg. Comment ça se passe quand vous leur envoyez un roman?

PS: L’avantage d’être avec le même éditeur depuis vingt ans, c’est qu’il y a une confiance qui s’installe. Pas dans le sens où on me laisse faire ce que je veux. Jean Petitgrew fait encore de la bonne édition. Il nous le dit encore quand il y a des éléments qui ne fonctionnent pas. Avant de lui envoyer mon manuscrit, je devine ce qu’il va me dire et je le travaille d’avance. Il ne m’a jamais censuré au niveau du sexe ou de la violence. Tant que c’est justifié, il l’accepte. C’est précieux.

Oui, je suis une locomotive chez Alire, mais ce que j’aime d’eux c’est qu’ils vont respecter autant les auteurs qui vendent moins. Dans les salons et face aux médias, ils amènent d’autres auteurs qui ont les mêmes traitements que moi.

Jean croit à ses auteurs, mais avant tout au genre. Au genre fait au Québec et lu par des québécois.

HQ: Vous dites qu’il est normal que vous sortiez autant de romans, puisque vous avez la chance d’écrire à temps plein. Ça représente quoi ça pour vous?

P.S : Je suis discipliné. Je suis libre de mon horaire et je peux prendre un après-midi de congé, mais je dois agir en conséquence. Si tu ne te disciplines pas en art, ça ne marche pas. Si j’écrivais juste quand j’étais inspiré, j’écrirais deux heures par semaine. Il faut que tu te bottes le cul le matin, que tu t’installes devant ton ordinateur et que t’écrives. Écrire, c’est un travail, comme n’importe quel travail. Et quand je m’installe devant l’ordinateur, c’est au moins pour trois heures. Dans les meilleurs cas, c’est cinq heures. Si j’ai fait deux milles mots dans ma journée, je suis content. Si j’en fais trois milles, je capote.

[Lisez également notre entrevue avec le cinéaste Olivier Sabino à propos de l’adaptation cinématographique de «Le Passager» de Patrick Senécal!]


Comme vous tous, nous sommes très anxieux de découvrir le prochain roman de l’auteur et les adaptations cinématographiques qui devraient paraître ultérieurement. Nous en profitons pour remercier Patrick Senécal pour cet agréable échange et espérons pouvoir profiter de sa plume encore pour de longues années.

Crédit photo: Karine Davidson-Tremblay

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