[Critique] «Lovecraft Country»: à tous ces maîtres de l’horreur qui n’ont jamais pu exister

Note des lecteurs3 Notes
4.5
Note Horreur Québec

Dans l’Amérique ségrégationniste des années 50, Atticus (Jonathan Majors), un jeune noir vétéran de la guerre de Corée, part à la recherche de son père disparu, parcourant les routes de la Nouvelle-Angleterre accompagné de son oncle George et de Letitia (Jurnee Smollett), une amie d’enfance.

Tout récemment, on publiait une critique de Tales from the Hood 3, qui formulait le souhait de voir une anthologie du même genre bénéficier d’un budget conséquent. Nous n’aurons pas eu à patienter très longtemps: c’est pile ce que nous offre Lovecraft Country, le nouveau bébé d’HBO. Construite dans un format épisodique, la série d’horreur s’intéresse au quotidien de personnages issus de la communauté afro-américaine et confrontés à différentes formes de racisme à l’époque où les lois «Jim Crow» demeuraient en vigueur.

À chaque épisode, on nous introduit à une «menace de la semaine»: shoggoths qui hantent les bois près d’une petite municipalité, secte mystérieuse droit sortie d’un épisode de Dr Who, maison hantée par les victimes (noires) d’un savant fou, échange de corps, succubes coréennes, aventures périlleuses dignes d’Indiana Jones… Lovecraft Country visite une dizaine de sous-genres de l’horreur tout en développant une continuité grâce à ses protagonistes récurrents ainsi qu’à des arcs narratifs de fond qui prennent toute la saison à atteindre leur conclusion.

Si le titre réfère à H.P. Lovecraft, il ne s’agit que d’une pointe d’ironie et les spectateurs ne doivent pas s’attendre à retrouver l’esthétique horrifique popularisée par le célèbre auteur au-delà de quelques références clairsemées. Lovecraft Country cherche plutôt à faire entendre pour la première fois les voix étouffées de tous ces maîtres de l’horreur racisés qui n’ont jamais eu l’opportunité de raconter leur(s) histoire(s).

La série revisite un vingtième siècle où les hommes blancs avaient le quasi-monopole des fictions d’horreur aux États-Unis et ont inventé une mythologie qui correspondait à leur vision et leurs préoccupations. Lovecraft Country crée à posteriori un corpus d’horreur noire pour les années 50-60, qui traite de thèmes sociopolitiques n’ayant jamais été abordés à l’époque: accès à la propriété et à l’emploi, couple mixte, phénomène des “sundown towns”, violence policière, etc. Chaque épisode intègre d’ailleurs l’extrait d’une oeuvre produite par un.e artiste noir.e célèbre.

Bien que Jordan Peele agisse en tant que producteur exécutif de la série et que son nom ait été mis de l’avant dans le matériel promotionnel, c’est la scénariste Misha Green qui est le cerveau derrière cette adaptation du roman de Matt Ruff. Notre collègue Jason Paré avait d’ailleurs couvert ce dernier et force est de constater que Green a su en conserver l’esprit. Elle montre une grande habileté à jongler avec la pléiade de tons que propose Lovecraft Country. On y alterne entre horreur palpable et graphique qui donne la nausée, aventures pulp, romances feuilletonesques et ironie dévastatrice. Green propose une lecture alternative du passé étasunien qu’elle traite avec beaucoup de déférence tout en embrassant le potentiel du cinéma de genre d’être un véhicule ludique pour sa vision.

Le cinéaste Yann Demange (Dead Set) signe le pilote de la série et nous introduit à ce que sera son ton hétéroclite. Ce premier épisode qui se veut une variation horrifique de Green Book accompagne nos protagonistes de bled en bled pour cartographier une région rurale selon le degré d’hostilité affiché par les populations blanches locales. Les petites routes américaines présentent un danger de tous les instants. Demange filme le tout comme s’il s’agissait d’un western: il installe un malaise permanent, une tension à couper au couteau qui culmine sur une explosion de gore inattendue. Lovecraft Country propose d’ailleurs des effets spéciaux généreux et convaincants.

Si ce n’était des voix de personnes racisées n’ayant jamais été entendues auparavant à la grande table de l’horreur, on se croirait revenus à l’approche juteuse et colorée qui prévalait dans les années 80. Lovecraft Country est un peu la fusion entre une saison de Buffy et le cinéma de Jordan Peele. C’est 10 heures de pur plaisir qui parviennent à être absolument dérangeantes dans une scène puis parfaitement fromagées dans la suivante. Misha Green supervise avec brio ce mariage de textures et il ne reste qu’à espérer qu’HBO renouvellera le tout pour une deuxième saison.

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